Je progresse dans lâĂ©criture du roman inspirĂ© de la vie de ma grand-mĂšre. La voici, ayant fui la ferme familiale pour se construire une autre vie, dĂ©barquant Ă Saint-Nazaire oĂč elle dĂ©couvre la merâŠ
   â à la descente du train, elle demande oĂč est la mer. Mais câest juste Ă cĂŽtĂ©, ma fille, tu nâas quâĂ descendre et tu vas tout de suite tomber sur le port. Elle descend, dans cet air qui a une si drĂŽle dâodeur, lâodeur du sel et de lâiode, celle du mazout. Elle marche vite, et tombe en effet sur les dantesques installations portuaires, avec leurs empilements de caisses hauts comme des montagnes, leurs grues semblables Ă de gĂ©antes mantes religieuses, leurs monstrueux bateaux surtout. Câest ça, la mer ? Non⊠La mer câest, par-delĂ grues et montagnes de caisses et cargos et paquebots, cet aplat de bleu cobalt que borde en face une terre plate, cet aplat dâun bleu humide au centre duquel affleure la mĂȘme terre sableuse. Du cĂŽtĂ© dâAlbertine, toute une industrie qui lâeffraie sâagite ; des hommes barbus, vĂȘtus de vareuses et de larges pantalons de toile blanche ou bleue la frĂŽlent : « Restez pas lĂ , Mademoiselle, vous risquez de prendre un coup ! » Mais en face, câest le dĂ©sert. Un peu de jaune, un peu de vert, des bosquets comme ceux de son pays.
   Elle ne sait pas quâelle est au bord de lâestuaire. Ă Saint-Nazaire se rencontrent et se mĂȘlent la Loire et lâAtlantique ; au delĂ commence un autre dĂ©sert, intĂ©gralement bleu celui-lĂ , qui sâĂ©tend jusquâĂ lâhorizon. Elle marche en direction de cet infini, quai du Dolmen, quai EugĂšne PĂ©reire, quai du Commerce, rue du Port⊠sâen approche au plus prĂšs⊠« Câest donc ben beau », dirait-elle, si on lui demandait son impression ; bien sĂ»r, personne ne sâen soucie. Et pour elle-mĂȘme, elle ne pense pas ces mots. Sa rĂ©tine enregistre le spectacle incroyable.â
© Frédéric Le Roux, 2020
Illustration : Yves Saint Laurent, carte de vĆux âLoveâ, 1982











