UNE CAGE DANS L'ARĂNE, par Nicolas Tellop
Quand nous avons croisĂ© Nicolas rĂ©cemment, il nous avoua ĂȘtre arrivĂ© au bout d'un cycle. AprĂšs Franquin, Corto Maltese, Snoopy, Salvadori, Fleischer, Vonnegut Jr. et bien d'autres auxquels il avait dĂ©diĂ© de nombreux essais, tous passionnĂ©s, Ă©rudits et sensibles, l'homme ressentait de plus en plus une fringale de fiction, une carence d'invention pure. Tous ces artistes qu'il avait cĂŽtoyĂ©s lui avaient donnĂ© faim ! Nous sentions une imagination mĂ»rie de longue lutte tapie derriĂšre cette volontĂ© d'Ă©mancipation, prĂȘte Ă bondir, toutes griffes dehors. Quelques jours plus tard nous arrivait par mail ce texte au titre gigogne, accompagnĂ© d'une illustration rugissante signĂ©e Frederik Peeters. La messe Ă©tait dite, et le repas servi.
CĂ©sar, le prisonnier, ne rĂ©agit pas Ă lâarrivĂ©e des visiteurs. Parmi eux, il reconnaĂźt un de ses geĂŽliers, le vieux Anfons, qui sâassied parfois de lâautre cĂŽtĂ© des barreaux pour lui parler. Il lui raconte sa vie tant aimĂ©e de pĂȘcheur, son arthrose qui lâa contraint Ă rester Ă terre, son entrĂ©e au service de M. Ramband, dans la prison de CĂ©sar. Anfons prĂ©tend que CĂ©sar et lui sont deux dĂ©racinĂ©s. Alors le vieux radoteur le plaint autant quâil se plaint lui-mĂȘme, et parfois il verse une larme avant de quitter les lieux en silence.
De son cĂŽtĂ©, CĂ©sar ne dit jamais rien. Il se contente de regarder le vieux Anfons avec des yeux de glace. Il est alors au summum de sa sociabilitĂ©. Le reste du temps, CĂ©sar pose sur les autres gardiens un regard dĂ©bordant de haine et de sauvagerie. Et quand il fait les cent pas dans sa cellule, il laisse entrevoir lâĂ©tendue de sa puissance et de son agressivitĂ©, heureusement contenues derriĂšre les barreaux dâacier. Ces hommes sont la raison pour laquelle il a perdu sa libertĂ© Ă jamais, il en est persuadĂ©. Sâil en avait lâoccasion, CĂ©sar les tuerait, et ne ferait pas dâexception pour Anfons. Mais pour lâheure, il reste allongĂ© et observe ses visiteurs approcher.
â Voici donc notre CĂ©sar ! sâexclame fiĂšrement un homme plutĂŽt gras, pour tout dire assez appĂ©tissant.
â Ainsi donc, M. Ramband, vous me garantissez sa fĂ©rocité ? demande un petit homme en chapeau melon dont la silhouette Ă©voque une Ă©pingle Ă nourrice.
â Vous ne trouverez nulle part ailleurs brute plus sanguinaire que notre CĂ©sar !
Le petit homme Ă tĂȘte dâĂ©pingle toise CĂ©sar comme si câĂ©tait une crotte sur le trottoir.
â Une montagne de muscles et un cerveau dâune intelligence suprĂȘme, entiĂšrement dĂ©diĂ© Ă la violence et au meurtre, poursuit M. Ramband, qui connaĂźt son mĂ©tier.
â Intelligence suprĂȘme⊠rĂ©torque le petit homme. Il sâest quand mĂȘme laissĂ© capturer !
M. Ramband se penche vers son interlocuteur, quâil menace dâĂ©craser de sa panse respectable. Ses yeux brillent de malice, son sourire sâĂ©tire avec gourmandise. Sâil dĂ©gustait un grand vin, il ne rayonnerait pas moins.
â Câest le vice incarnĂ©, mon bon monsieur. Le jour oĂč on lui a mis la main dessus, trois hommes sont morts. Et un quatriĂšme ne mange plus quâĂ lâaide dâune paille.
Ââ Mon client exige une crĂ©ature sanguinaire, renchĂ©rit le petit homme qui tente de prendre ses distances avec la bedaine de M. Ramband. Une machine Ă tuer.
â Câest notre CĂ©sar tout craché ! Si on lui ouvrait la porte de sa prison, il ferait un massacre dont nous ne serions que les premiĂšres victimes !
En disant cela, M. Ramband affiche une bĂ©atitude digne dâun menu de fĂȘte. Le petit homme sâapproche des barreaux et fixe sur le prisonnier un regard las. Soudain, Ă lâaide de sa canne, il frappe un grand coup sur lâacier. CĂ©sar se redresse brusquement, pointe des yeux furieux sur son persĂ©cuteur et ouvre grand une gueule aux crocs acĂ©rĂ©s, comme autant de poignards en ivoire. Son rugissement est tel que chiens, chats, rats et oiseaux, prĂ©sents Ă un kilomĂštre Ă la ronde, sâenfuient sans demander leur reste. Le petit homme a, quant Ă lui, reculĂ© dâun pas.
â Pouvez-vous le livrer Ă San SebastĂan pour le mois prochain ? demande-t-il.
â Câest comme si câĂ©tait fait, mon cher monsieur, rĂ©pond M. Ramband, radieux, alors quâil rĂ©ajuste son postiche sur son crĂąne.
Avec un feulement sourd, CĂ©sar observe ses visiteurs, la gueule encore Ă moitiĂ© ouverte. Alors quâil sâĂ©loigne avec les deux hommes, le vieux Anfons sourit au tigre et lui fait signe de se calmer. CĂ©sar le tuerait comme les autres, oui, il le tuerait, sâil le pouvait.
JosĂ© ElĂłsegui nâapprĂ©cie rien tant que dâemprunter le tramway dâAimara, quâil a inaugurĂ© lâannĂ©e prĂ©cĂ©dente. Câest la principale raison pour laquelle il donne rendez-vous, le plus souvent possible, Ă lâextĂ©rieur de lâhĂŽtel de ville. AprĂšs avoir remontĂ© une partie du Boulevard, il grimpe Ă lâintĂ©rieur de son tramway avec souplesse et Ă©lĂ©gance, et inspecte du regard lâensemble de la voiture. Chaque fois que le conducteur fait retentir sa cloche, le maire de San SebastĂan soupire. Il aimerait tant actionner lui-mĂȘme tous les mĂ©canismes de cette merveilleuse machine, particuliĂšrement la cloche dâavertissement qui rĂ©sonne pour lui comme une injonction au rĂȘve. Sâil le demandait, le conducteur serait ravi de le laisser faire ce « ding-ding » envoutant, mais JosĂ© nâose pas. Peut-ĂȘtre quâĂ la fin de son mandat, il sâautorisera ce petit plaisir.
Quelques minutes aprĂšs, ding-ding, JosĂ© arrive dĂ©jĂ Ă destination. Il quitte Ă regret le tramway pour remonter lâAvenida de la Libertad jusquâau numĂ©ro 11, au Royalty, oĂč il a rĂ©servĂ© un salon privĂ©. Lây attendent quelques amis, des conseillers municipaux, et le directeur de la Plaza del Chofre.
Ce dernier a pour projet dâorganiser lâĂ©vĂ©nement de la saison estivale. Il en parle depuis des mois, mais nâa encore rien rĂ©vĂ©lĂ©. Aujourdâhui, le directeur a une annonce Ă faire ; cette idĂ©e prĂ©dispose JosĂ© Ă un mĂ©lange de rĂȘverie et dâinquiĂ©tude.
San SebastĂan projette dans toute lâEurope lâimage du luxe balnĂ©aire. La ville est dâautant plus Ă la mode quâelle est la rĂ©sidence dâĂ©tĂ© de la famille royale espagnole et la destination de villĂ©giature du tout Madrid. Sans parler des Basques français, nombreux Ă traverser la frontiĂšre. Selon JosĂ©, lâexplication tient en trois mots : « tourisme de plage ». Mais le directeur de la Plaza del Chofre, la grande arĂšne nĂ©o-mudĂ©jar qui concurrence dĂ©sormais celle dâAtocha, nâest pas de cet avis. Il ne se baigne jamais dans lâeau de mer, quâil trouve trop froide.
â Mes chers amis ! commence le directeur dâEl Chofre, la moustache frĂ©tillante. Il Ă©tait temps que je puisse partager avec vous la nouvelle qui va marquer San SebastĂan à jamais !
Il se tait un instant et observe le salon, pour mesurer son effet.
â Mes chers amis, poursuit-il, je vais organiser une corrida comme le GuipĂșzcoa nâen a jamais vu ! Une corrida qui va opposer un taureauâŠ
Il sâinterrompt pour balayer de nouveau lâassemblĂ©e du regard tout en lustrant les extrĂ©mitĂ©s de sa moustache.
José se redresse sur sa chaise.
â Un tigre ? sâexclame-t-il, tandis que chacun commente lâannonce avec son voisin.
Ââ Un tigre, mon bon ElĂłsegui ! Jâen rĂȘve depuis si longtemps ! Mon pĂšre me racontait souvent avec Ă©motion ce jour du 12 mai 1849 oĂč il a eu la chance dâassister Ă Madrid Ă lâaffrontement entre un taureau et un tigre. Jâai toujours nourri le dĂ©sir secret dâorganiser un jour, Ă mon tour, pareil combat. Eh bien je peux vous dire que ce sera chose faite, ce dimanche 24 juillet !
â Alors que la saison estivale battra son plein, lâinterrompt JosĂ©.
â Quel meilleur moment ? interroge le directeur de la Plaza, visiblement blessĂ©. Pour faire sensation, câest ce que lâon appelle une occasion en or !
â Ă supposer quâun tel numĂ©ro soit du goĂ»t des estivants. Vous nâignorez pas leur raffinementâŠ
Ââ Mais, mon bon ElĂłsegui, on parle dâun spectacle de rois ! Du divertissement prĂ©fĂ©rĂ© de Felipe II !
â OĂč donc allez-vous nous dĂ©nicher un tigre ? intervient un des conseillers de JosĂ©, railleur.
â Mais je lâai trouvé ! Il est en route en ce moment mĂȘme !
La rĂ©vĂ©lation provoque un brouhaha assourdissant. Certains rĂ©percutent leur enthousiasme, dâautres Ă©voquent des analogies avec les jeux du cirque de la Rome antique. JosĂ© aimerait prendre congĂ©. Dans sa tĂȘte, il entend un son familier. Ding-ding. Tout le monde descend. Mais, rĂ©solu Ă faire face Ă ses responsabilitĂ©s, le maire demeure dâapparence plus maĂźtre de soi que jamais.
â Ainsi, vous avez tout prĂ©vu ?
Ââ Mais oui, mon bon ElĂłsegui ! Deux des meilleurs ingĂ©nieurs de la province, les señores Sarasola et Carrasco, sont en train de mettre la derniĂšre main Ă une cage de vingt mĂštres de diamĂštre, aux barreaux forgĂ©s dans un acier spĂ©cial, plus robuste encore que celui des jardins zoologiques. Câest dans cette enceinte quâaura lieu le combat entre les deux titans. Vous voyez, mon bon ElĂłsegui, tout a Ă©tĂ© pensĂ© dans les moindres dĂ©tails !
â Je suppose que oui⊠Mais vous auriez pu mâen parler plus tĂŽt.
â Ă quoi bon ! sâexclame le directeur. Je nâavais pas encore de tigre !
Dans le mĂȘme temps, un des intimes de JosĂ©, un vieux dandy du nom dâEnrique, se penche vers lui avec sollicitude.
â Estimez-vous heureux, mon cher, que le pĂšre de notre bon ami nâait pas assistĂ© au combat qui a eu lieu Ă Madrid, il y a six ans, entre un taureau et un Ă©lĂ©phant.
HurĂłn rumine Ă la fois dâĂ©normes bouchĂ©es de roseaux et de salicornes, et la façon dont il pourrait empaler son maĂźtre, le riche Ă©leveur Antonio LĂłpez Plata. Souvent, comme aujourdâhui, le fringant Andalou vient chevaucher son fier Cartujano blanc dans ce morceau marĂ©cageux du Guadalquivir, sur lequel rĂšgne HurĂłn, avec pour seul Ă©tendard son pelage negro azabache, presque violet. Sous le soleil, le corps de la bĂȘte brille, et câest comme si lâobscuritĂ© sâavĂ©rait capable, Ă son tour, dâĂ©blouir.
Parfois, lorsque sa mauvaise humeur culmine, le taureau charge dĂšs que le cavalier sâapproche. Mais ce jour-lĂ , HurĂłn se contente de le fusiller du regard. Son cĆur de brute sâemballe Ă lâidĂ©e quâil pourrait faire coup double en Ă©ventrant aussi le canasson. HurĂłn secoue son cou puissant, faisant danser ses cornes au-dessus de lui. De loin, Antonio croit voir la mort lui adresser un sourire cruel. Il arrĂȘte son cheval, DominĂł, qui pousse un hennissement de soulagement.
â HurĂłn ! crie Antonio. Je suis venu te dire que tu allais affronter un adversaire Ă ta mesure ! Tu pars demain, pour le nord ! JâespĂšre que tu me feras honneur⊠Et je ne doute pas que tu y prendras du plaisir.
Sur ses mots, il fait accomplir un demi-tour Ă DominĂł, et tous deux sâĂ©loignent au galop, bientĂŽt invisibles aux yeux du taureau. Le regard de HurĂłn reste braquĂ© dans la direction quâils ont prise. Il continue de ruminer.  Â
« Demain, le spectacle prodigieux, captivant et tant attendu du combat entre le tigre et le taureau aura lieu dans les arĂšnes ! », articule RafaĂ«l Hidalgo, dâune voix plus forte que nĂ©cessaire, et non moins hĂ©sitante. Câest Ă lâattention de son petit frĂšre, Guillermo, quâil lit lâarticle paru dans El Correo le jour-mĂȘme. Tous deux attendent leur tour pour accĂ©der aux corrals dâEl Chofre, oĂč ils vont pouvoir admirer la vedette du moment : CĂ©sar. Guillermo et RafaĂ«l nâont encore jamais vu de tigre.
RafaĂ«l poursuit la lecture de lâarticle qui annonce lâĂ©vĂ©nement. Le taureau HurĂłn est ĂągĂ© de cinq ans. Il pĂšse une demie-tonne, soient quarante-quatre arrobas. Il dispose dâune carrure imposante et dâune paire de cornes propre Ă en faire un adversaire sĂ©rieux, y compris pour un tigre. Le journaliste prĂ©tend ne pas avoir pu soutenir le regard noir de la bĂȘte.
â Ăa existe, demande Guillermo, un taureau qui a pas le regard noir ?
â Tâoccupe, lui rĂ©pond son frĂšre. Câest Ă©crit par un Ă©crivain. Un Ă©crivain, il faut que ça fasse des mots qui sonnent bien Ă lâoreille, mĂȘme si ça dit pas grand-chose.
Tandis quâils pĂ©nĂštrent dans les corrals, RafaĂ«l continue sa lecture sous le regard attentif de Guillermo. CĂ©sar a Ă©tĂ© capturĂ© en Afrique. Il pĂšse deux cents kilos de muscles et a Ă©tĂ© vendu sept mille francs par un marchand de bĂȘtes marseillais. Depuis quelques jours, le tigre est exhibĂ© Ă la curiositĂ© des habitants de San SebastĂan. Guillermo fait une moue dubitative.
â Le maĂźtre, il dit que les tigres, ça ne vient pas dâAfrique, mais du Bengale. Câest pour ça quâon dit que ce sont des tigres du Bengale.
â Quâest-ce quâil en sait, le maĂźtre ? rĂ©plique RafaĂ«l. Il a dĂ©jĂ Ă©tĂ© au Bengale ? Il a dĂ©jĂ Ă©tĂ© en Afrique ? Je suis sĂ»r quâil a mĂȘme jamais Ă©tĂ© jusquâĂ Madrid. Et dâabord, quâest-ce qui te dit que le Bengale, câest pas en Afrique ?
â Câest Ă cĂŽtĂ© de lâInde.
Ââ Ăcoute Guillermo, tu crois qui tu veux, le maĂźtre ou lâĂ©crivain. Mais tu rĂ©flĂ©chis trop, ça câest pas peut-ĂȘtre.
Câest vrai que Guillermo rĂ©flĂ©chit beaucoup. Sous la tignasse noire et frisĂ©e, son cerveau turbine. Il veut toujours tout savoir, mais aussi tout voir. Ses grands yeux marron luisent dâun appĂ©tit dâogre. Et lorsque la rĂ©alitĂ© Ă©choue Ă le rassasier, il se repaĂźt dâimaginaire.
Enfin, les deux frĂšres arrivent devant la cage au tigre. Nerveux Ă cause du nombre des estivants venus sâoffrir un frisson, CĂ©sar ne cesse de tourner entre les barreaux. Parfois, il retrousse les babines et Ă©met un son rocailleux qui nâa pas grand-chose Ă voir avec une formule de bienvenue. Lâespace dâun instant, CĂ©sar plonge ses yeux froids comme lâacier de sa cage dans ceux de Guillermo, tandis que RafaĂ«l entraĂźne dĂ©jĂ ce dernier pour laisser leur place aux visiteurs suivants. Le petit garçon ne pensait pas que câĂ©tait si gros et si grand, un tigre du Bengale. CĂ©sar le regarde sâĂ©loigner. Sâil le pouvait, il tuerait ce petit garçon, ainsi que tous les hommes et femmes qui dĂ©filent de lâautre cĂŽtĂ©, celui de la libertĂ©.
â Dis RafaĂ«l, pourquoi on fait se battre un taureau et un tigre ?
â Dans la rĂ©alitĂ©, ils se seraient jamais rencontrĂ©s.
â Tu rĂ©flĂ©chis trop, Guillermo.
Câest bien lĂ son seul dĂ©faut.
Quand on fait entrer CĂ©sar au centre du ruedo, il reste interdit quelques secondes. Mais rapidement, il aperçoit les barreaux qui cernent son environnement. Encore une cage. Elle est juste plus grande que les prĂ©cĂ©dentes. Alors quâil longe le pĂ©rimĂštre dans le maigre espoir de trouver une issue, il dĂ©couvre de lâautre cĂŽtĂ© plus dâhommes quâil nâen a jamais vus jusque-lĂ . Si CĂ©sar savait compter et sâil en avait le temps, il sâapercevrait que lâarĂšne aux dix-mille places est pleine Ă craquer. Et si toutefois la distinction avait un sens pour lui, il pourrait encore remarquer que la haute-sociĂ©tĂ© est bien reprĂ©sentĂ©e dans les gradins, et que le peuple est lui aussi venu en nombre. Hommes, femmes et enfants ont le regard rivĂ© sur lui, et parmi eux, celui de Guillermo plus que tout autre. JosĂ© ElĂłsegui, lui, pense avec une certaine nostalgie au trajet quâil a fait en tramway pour venir Ă El Chofre.
Il est 19 heures. Les deux précédentes corridas sont quasiment passées inaperçues. Le public retient son souffle pour le combat à mort entre César et Hurón. Les parieurs locaux placent tous leurs espoirs sur le taureau, tandis que les Français plébiscitent le tigre.
Soudain, CĂ©sar entend le bruit caractĂ©ristique dâune porte en acier qui se referme. Il fait volte-face et aperçoit un monstre Ă©norme au regard mauvais, noir comme la nuit, la tĂȘte surmontĂ©e de ce qui ressemble Ă une paire de crocs dĂ©mesurĂ©s. Lâesprit vif et pratique du fĂ©lin tire la seule conclusion qui sâimpose : il est foutu.
Mais pour lâinstant, aucun des deux animaux ne bouge. Tout se joue dans le regard de chacun, celui des spectateurs surexcitĂ©s, celui des deux bestiaux qui se toisent. Il est manifeste que, si personne nâagit, CĂ©sar et HurĂłn ne se battront pas. Le directeur de la Plaza fait signe Ă ses hommes dâaller donner un coup de pouce aux deux mastodontes. PĂ©tards et cailloux se mettent Ă pleuvoir dans la cage. Il nâen faut pas davantage Ă HurĂłn pour se prĂ©cipiter sur son adversaire, le seul ĂȘtre vivant Ă portĂ©e de corne sur lequel passer sa rage. CĂ©sar bondit sur le cĂŽtĂ© et se met Ă courir autour du taureau. EffrayĂ© par un pĂ©tard qui explose Ă ses moustaches, le tigre dĂ©sorientĂ© vire trop brutalement et se retrouve Ă la merci de HurĂłn. Mufle Ă©cumant de bave, le cruel animal en profite pour essayer de lâĂ©ventrer mais ne parvient quâĂ le secouer comme un prunier. AprĂšs avoir Ă©tĂ© projetĂ© en lâair, CĂ©sar sâĂ©crase lourdement au sol oĂč il est piĂ©tinĂ© par le monstre cornu. Tout en grondant, le fauve taillade de ses griffes les pattes de son ennemi et mord un jarret jusquâĂ lâos, les crocs labourant fiĂ©vreusement la chair. OutrĂ©, HurĂłn sâĂ©carte de sa victime en laissant dans son sillage une trainĂ©e de sang. Avant de battre en retraite Ă son tour, CĂ©sar griffe profondĂ©ment le gĂ©ant de nuit Ă la tĂȘte. BlessĂ© au flanc, il se recroqueville contre les barreaux. La crĂ©ature qui sâoppose Ă lui est aussi forte quâelle en a lâair. La seule chance quâil a de sâen sortir est de garder ses distances.
HurĂłn considĂšre avec Ă©tonnement lâadversaire qui lui fait face. Il a beau lui arriver Ă hauteur du poitrail, le combattant nâen offre pas moins une rĂ©sistance remarquable. Quâest-ce que câest, dâailleurs ? Aucune importance, la fureur du taureau le submerge. Sa rage est incommensurable, au point quâil ne sent pas encore ses blessures. HurĂłn meugle en creusant le sable de ses sabots rageurs.
Devant un tigre qui fait le mort et un taureau qui semble ne pas vouloir lâachever, le public proteste. Il en veut pour son argent, le tumulte sâamplifie. Le prĂ©sident dâEl Chofre se demande sâil en a Ă©tĂ© de mĂȘme Ă Madrid le 12 mai 1849. Sur son ordre, des hommes sâattaquent Ă CĂ©sar, le plus accessible des deux combattants. Ă travers les barreaux, ils le rouent de coups de matraques et le piquent avec des lances. Quelques pĂ©tards Ă©clatent, CĂ©sar rugit, rĂ©ussit Ă saisir un gourdin quâil broie dans sa gueule, puis arrache dâun coup de patte une lance des mains dâun assaillant.
Alors que le tigre sâĂ©carte des barreaux, HurĂłn lui fonce dessus comme un canon qui serait parti en mĂȘme temps que le boulet. PaniquĂ©, CĂ©sar pousse un rugissement terrible. Une de ses pattes sâest brisĂ©e sous les sabots du taureau. Dans la violence de son attaque, le noir animal a ramenĂ© le tigre vers le bord de la cage, laissant lâempreinte de ses coups de boutoir sur plusieurs barreaux. Dans un suprĂȘme Ă©lan de fĂ©rocitĂ©, CĂ©sar saute au cou de HurĂłn et y plante crocs et griffes, entaillant profondĂ©ment le cuir sombre. Les yeux fous, le taureau parvient non sans mal Ă projeter son assaillant sur lâune des portes de la cage et le charge. De justesse, le tigre sâĂ©carte, HurĂłn heurte la porte et la dĂ©fonce entiĂšrement.
Le combat sâarrĂȘte. Les deux animaux ont trouvĂ© intĂ©rĂȘt plus pressant : leur libertĂ©.
Un vent de panique souffle sur lâarĂšne. Tout le monde comprend que, si les barreras suffisent Ă protĂ©ger le public des assauts dâun taureau, ils nâoffrent en lâoccurrence quâun piĂštre obstacle. Le tigre sây dirige dĂ©jĂ et, dans un instant, aura franchi le callejĂłn. Les miquelets chargĂ©s dâassurer la sĂ©curitĂ© du spectacle Ă©paulent leur fusils Mauser. Ils font feu sur les bĂȘtes. Dans le public, gagnĂ© par une hystĂ©rie sans pareille, plusieurs dizaines dâhommes armĂ©s dĂ©gainent leur pistolet et se joignent Ă la fusillade. Durant plusieurs minutes, le chaos est total. Les balles fusent dans tous les sens, ricochent sur les barreaux dâacier ainsi que sur le sable pour finir par atteindre plusieurs spectateurs. Non loin de lui, Guillermo voit avec effroi un homme traversĂ© par un projectile au flanc et sâeffondrer en crachant beaucoup de sang. Plus tard, il apprendra son nom : un certain Jean-Pierre, directeur dâune usine de bougies dâallumage de la rĂ©gion.
 De son cĂŽtĂ©, JosĂ© ElĂłsegui tente de faire sortir ceux qui lâentourent hors de lâarĂšne. Le comte Julio Urquijo, dĂ©putĂ© conservateur de Tolosa et homme de lettres, est atteint au poignet, tandis que le marquis de Pidal est blessĂ© au visage. Ă lâautre bout des gradins, un AmĂ©ricain du nom de Livingstone reçoit une balle dans lâĂ©paule et tombe Ă la renverse sur une Donostienne qui deviendra lâannĂ©e suivante sa femme. Ă son tour, Guillermo est touchĂ© Ă la tĂȘte. Le petit garçon perd connaissance.
« Pauvres de ceux qui sont partis se dĂ©tendre et se sont retrouvĂ©s fusillĂ©s ! », articule RafaĂ«l, dâune voix plus forte que nĂ©cessaire, mais non moins hĂ©sitante. Il lit des extraits dâEl Correo du 26 juillet pour son petit frĂšre, encore alitĂ© Ă la Maison de Secours de la ville. La balle a effleurĂ© le crĂąne de Guillermo qui est restĂ© de longues heures inconscient. « Nous sommes allĂ©s Ă une fĂȘte et nous sommes revenus d'un enterrement », poursuit RafaĂ«l, alors quâune infirmiĂšre sâapproche de Guillermo pour prendre sa tempĂ©rature. Une liste de victimes est donnĂ©e et le petit garçon a lâhonneur dâĂȘtre citĂ©. Selon RafaĂ«l, ça valait le coup dâĂȘtre touchĂ©. Au sein de la vingtaine de victimes, un homme dâaffaire, Juan Pedro Lizarriturry y NoguĂ©s, a trouvĂ© la mort ce soir-lĂ , frappĂ© au ventre. Il vient alourdir un bilan qui compte deux autres dĂ©cĂšs.
Lâagonie de CĂ©sar, dont la pauvre carcasse ne ressemblait plus quâĂ une passoire, a Ă©tĂ© abrĂ©gĂ©e par un spectateur descendu dans le ruedo pour lui tirer une balle dans la tĂȘte. Le fauve a connu la faveur de mourir libre. HurĂłn nâa Ă©tĂ© mis Ă mort que le lendemain matin. Il ne tenait dĂ©jĂ plus debout, mais restait de fort mauvaise humeur.
â Vous croyez quâils ont beaucoup souffert ? demande le petit garçon Ă lâinfirmiĂšre, qui lui paraĂźt ĂȘtre une personne compĂ©tente en la matiĂšre.
â Qui ça ? rĂ©pond la jeune femme occupĂ©e Ă lire le thermomĂštre.
â Le monsieur, et puis le tigre et le taureau.
LâinfirmiĂšre sourit Ă RafaĂ«l et lui caresse la joue.
â Ne pense pas à ça, lui dit-elle. Tu rĂ©flĂ©chis trop.
â Tu vois, chuchote RafaĂ«l alors que la jeune femme sâoccupe dâun autre patient, câest ce que je te rĂ©pĂšte tout le temps.
Et câest vrai, mais câest plus agrĂ©able quand câest lâinfirmiĂšre qui le dit.Â
MĂ©lancolique, JosĂ© ElĂłsegui regarde par la fenĂȘtre de son bureau. Le maire nâa pas dormi depuis la catastrophe. Les journaux rejettent la faute sur les autoritĂ©s locales, câest-Ă -dire lui. Pas un mot sur le directeur de la Plaza del Chofre. Comment sâappelle-t-il, dĂ©jĂ , celui-lĂ Â ? Jamais moyen de sâen souvenir. Il lui avait remis un rapport rĂ©digĂ© par ses deux ingĂ©nieurs. Tout va pour le mieux, mon bon ElĂłsegui. Tu parles, il nâaurait pas dĂ» lâĂ©couter. Le rapport mentionnait un point faible dans la construction de la cage : les portes. Le directeur machin-truc nây avait pas prĂȘtĂ© attention, parce que, selon lui, on nâa jamais vu un tigre ou un taureau ouvrir une porte ! JosĂ© soupire. Câest dĂ©cidĂ©, il dĂ©missionne. Depuis la fenĂȘtre, il Ă©coute les vagues qui viennent mourir sur la Concha. Elles amĂšnent avec elles un autre bruit, plus discret.