Lâespoir prolonge et aggrave la misĂšre humaine, seul est heureux celui qui a perdu tout espoir.
Le fraudeur sâest dĂ©tachĂ© de la matiĂšre cosmique qui lâemprisonnait dans sa gangue de boue. Il a brisĂ© la chaĂźne des moments douloureux. Il croyait souffrir, il croyait ĂȘtre asservi, mais lâesprit est libre de toute Ă©ternitĂ© et regarde impassiblement les tourments de lâexistence et le dĂ©filĂ© des cycles cosmiques. Il se voyait vieillir avec crainte alors que ce qui vieillissait nâĂ©tait quâune surface illusoire et des organes temporaires.
Lâesprit sâest associĂ© avec la matiĂšre, il a mangĂ© des fruits fermentĂ©s  avec les Ă©lĂ©phants, de lâherbe siliceuse avec les buffles, les bufflonnes et les belles vaches pie noir, il a partagĂ© son sirop de fleurs de sureau, non pour jouir des saveurs et des couleurs, mais pour travailler Ă sa dĂ©livrance.
Le fou sâest dĂ©fait de sa personnalitĂ© qui nâest quâun habit dâapparat, une peau prĂ©tendant Ă la magnificence ; il sâen est dĂ©barrassĂ© comme dâune mue de serpent. Elle lâa aidĂ© Ă se dĂ©livrer de toute chose ; Ă prĂ©sent, elle lui est inutile. Elle nâa jamais Ă©tĂ© son but ultime.
Il a sacrifiĂ© sa condition humaine. Il nâespĂšre plus rien. Il a aboli Ă jamais la crĂ©ation. Il en a mĂ©langĂ© toutes les formes dans une mĂȘme marmite pour en faire un bouillon primordial. Il continue Ă consommer lâĂ©nergie qui lui Ă©tait impartie, il marche, il boit, il mange, il fait lâamour, mais avec une absolue dĂ©sinvolture, vivant parmi les faits qui lâentourent et indiffĂ©rent Ă leur tourbillon. Â
Par Ă -coups certaines formes apparaissent avant de retourner au chaos et disparaissent les arbres et les oiseaux, apparaissent et disparaissent les objets cĂ©lestes, se craquelle la terre sur laquelle nous marchons, les hommes vainquent, puis sont vaincus, rien ne naĂźt, tout se conçoit et tend Ă lâextinction. Cessons dâĂȘtre ce quâon est, le cosmos tend au repos. Cessons de nous laisser penser, pensons.
 EugÚne Savitzkaya, Fraudeur, Editions de Minuit, 2015.