Pour ne pas produire, appartenir Ă un groupe constitue une solution. Un collectif, en tant que forme, permet Ă ses membres de garder le silence. PrĂ©sence minimale au monde des formes, le groupe est la construction moderne par excellence, privilĂ©giant lâĂ©laboration dâune attitude Ă la prĂ©mĂ©ditation dâune Ćuvre sâintercalant entre lâartiste et les compromissions du milieu artistique ou littĂ©raire. Ses ennemis ? La vanitĂ© de lâauteur ; et son valet, le beau style. Ădifice artistique, le groupe reprĂ©sente lâune des plus efficaces tentatives de dĂ©sĆuvrement de lâart : si « la poĂ©sie doit ĂȘtre faite par tous, et non par un », selon le mot dâordre de LautrĂ©amont, le groupe apparaĂźt comme une forme adĂ©quate, instance fondatrice de pratiques, de rituels, de mĂ©thodes. LâĂ©criture automatique se met au service de chacun, dĂ©personnalise lâĂ©criture et la peinture en sâattaquant Ă lâidĂ©e mĂȘme de propriĂ©tĂ© artistique. La modernitĂ© rĂȘve tout haut dâune pratique de lâĂ©criture ou de lâart en forme de « communautĂ© dĂ©sĆuvrĂ©e », et le surrĂ©alisme reprĂ©sente pour ses membres une esthĂ©tique de lâexistence autant quâun espace de crĂ©ation. Car les procĂ©dĂ©s inventĂ©s par les surrĂ©alistes visent Ă produire un certain type de subjectivitĂ©, au-delĂ de tout souci littĂ©raire â du moins en thĂ©orie. Lâautomatisme, les sommeils, les jeux, du cadavre exquis aux collages en passant par le frottage ou la dĂ©calcomanie, les promenades Ă la recherche dâintersignes qui font basculer le rĂȘve dans le rĂ©el, sont des techniques visant Ă une autoproduction de lâindividu, une poĂ©tique de lâexistence : ce sont des « techniques de soi », pour reprendre un terme de Foucault, qui ont pour fonction de transposer sur le plan de la vie quotidienne le fonctionnement du cerveau pendant le rĂȘve, de crĂ©er de la disponibilitĂ©, du merveilleux : la dĂ©rive urbaine, inventĂ©e par les surrĂ©alistes et radicalisĂ©e par les situationnistes, se rĂ©vĂšle comme la pratique de groupe par excellence.
Nicolas Bourriaud, Formes de vie, Ăditions DenoĂ«l, 1999