Des jours et la mémoire des jours
Plus de la moitiĂ© de lâhumanitĂ© est confinĂ©e et il y a quelque chose dâirrĂ©el dans cette phrase. A lâendroit du monde oĂč jâĂ©cris, câest un moment historique que nous avons tou.te.s en commun. Dans cette solitude qui nâen est pas une, je ne retiens pas les jours, cela pourrait mĂȘme nâĂȘtre quâune seule longue journĂ©e ponctuĂ©e dâappels tĂ©lĂ©phoniques. Mon corps sâhabitue plus vite que prĂ©vu Ă lâincertitude, jâai la peau dure.
Lâune de mes premiĂšres pensĂ©es Ă lâapproche de cet enfermement prolongĂ© a Ă©tĂ© pour les femmes et les enfants battu.es. Depuis, le soulagement de mon existence actuelle est sans cesse interrompu par cette pensĂ©e. Tout ne dit que lâimpuissance : le 119 saturĂ©, les enfants signalĂ©s qui ne pourront ĂȘtre pris en charge quâĂ la fin du confinement. En vrai paye ta survie, tout le monde sâen fiche des enfants maltraitĂ©s.
Est-ce un hasard si jâai rĂȘvĂ© dâIncels la nuit qui a suivi cette longue discussion avec mon pĂšre ? Est-ce un hasard si mon sommeil est empli de scĂšnes de guerre ou il faut se protĂ©ger entre adelphes ? Câest trĂšs rĂ©aliste de se cacher sous le lit avec la vibration des pas prĂšs de nos tĂȘtes. Câest trĂšs rĂ©aliste dâattendre le dĂ©part de la bĂȘte. Calme, angoisse, calme, angoisse, les Ă©vĂšnements se superposent et me marquent de lâintĂ©rieur. Tout le monde passe certainement par ces Ă©tats, mais lâuniversalisme de lâexpĂ©rience Ă ses limites.
Quand jâai su que les Ă©coles allaient fermer, jâai retrouvĂ© des flashs trĂšs vifs de mon enfance. Jâai retrouvĂ© la promiscuitĂ©, lâinsalubritĂ©, le froid, lâabsence de moyens de communication adĂ©quats. Jâai eu la sensation de mon corps dâalors, interdit dâintimitĂ©, interdit de paix.
Pour tellement dâenfants cela nâa rien dâune joie ou dâun air de vacances. Jâen ai discutĂ© avec ma mĂšre la derniĂšre fois, elle en pleurait. Si ça avait eu lieu Ă lâĂ©poque, câest son prĂ©nom Ă elle que jâaurais pu coller sur un mur.
Alors, que faire de ce mĂ©lange de colĂšre, de pitiĂ©, de honte quand je tiens mon rĂŽle au tĂ©lĂ©phone, des heures durant Ă laisser vivre ce monologue de patriarche perdant sa langue et ses souvenirs ? Brave fille va, qui ronge son frein en lâentendant rabĂącher, se dĂ©battre avec un vieux rĂŽle pour lequel il nâa plus la carrure. Jâai beau nâĂ©couter que dâune oreille cela me heurte. Je tiens mais je tiens mal, mes cauchemars me rappellent ce que ça coute, la fidĂ©litĂ©. La main mĂ©tallique, bien que tremblante, bien que rouillĂ©e, cherche Ă maintenir son pouvoir dâemprise. Les centaines de kilomĂštres de distance nây font rien : câest impossible dâoublier dâoĂč je viens.
Il y a tellement dâautres personnes auxquelles jâai pensĂ© aprĂšs. Les emprisonnĂ©.e.s Ă quatre dans 9 m2. Les familles prĂ©caires dans la panique de la fin de la trĂȘve hivernale. Les sans domicile fixe. Les personnes vulnĂ©rables en hĂŽpital psychiatrique. Les travailleurs et travailleuses du sexe. Les personne ĂągĂ©es dont on ne chiffre par la mort en Ephad. Les rĂ©fugiĂ©.e.s, abandonnĂ©.e.s des discours. Les personnes en dĂ©pression. Celles et ceux qui ont des troubles alimentaires. Les femmes de mĂ©nage. Les Ă©boueurs. Les caissiĂšres. Les aides soignantes.
Un jour, jâespĂšre que lâon pourra faire quelque chose ensemble de toutes ces rages au ventre.
Jâai envie de toucher la peau de quelquâun.















