LA PLUIE ET LE BEAU TEMPS
Par Stanislas Kazal  (photo : D.R)
“On peut tout supporter au monde, sauf une suite de beaux jours. » Goethe
Au début des années 1960, alors qu’il cherchait à  affiner les méthodes de prévision le météorologue Edward Lorenz s’est aperçu qu’en modifiant
imperceptiblement une variable parmi d’innombrables autres le pronostic changeait du tout au tout. Il suffit d’une seule différence infime, et apparemment négligeable, pour que le résultat du système tout entier s’en trouve bouleversé, selon sa formule devenue célèbre : « Le battement d’aile d’un papillon au Brésil peut déclencher une tornade à l’autre bout de la
planète. » Dans notre société de l’information, avec 10 téraoctets générés chaque jour sur Facebook, 7 sur Twitter et 50 milliards d’objets connectés
attendus à l’horizon 2020, il ne fait aucun doute que la révolution des données est en marche. Des chiffres vertigineux, des volumes qui explosent : autant d’informations à traiter qui alimentent chaque jour, chaque minute, chaque seconde le fameux Big Data. De quoi épingler le fatal papillon ?Â
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C’est ce que semblent penser les data scientists ou data stewards, qui ont pour mission principale l’analyse et la gestion de l’écosystème qui s’est créé autour des données. Les algorithmes prédictifs pourraient répondre en temps réel aux besoins des consommateurs. Là où Criteo et Facebook sont leaders sur le retargeting (reciblage), c’est-à -dire l’exploitation des donnés de navigation des internautes, les Bordelais de la start-up Ezakus veulent le devenir sur le pretargeting (préciblage), en ajustant des propositions d’anticipation sur le Big Data. Soit une scénarisation des comportements pour
devancer les attentes et désirs du public. Virtuosité de prospective, l’offre d’Ezakus a séduit le marché américain, friand de cette approche, à l’exemple du succès que rencontre Netflix et son système de suggestion de séries.
Au total, Ezakus aura levé 6,2 millions d’euros depuis sa création, en 2011, et cette start-up mise sur le marketing prédictif pour conquérir le marché outre-Atlantique. Christophe Camborde, son dirigeant, désormais installé à New York, a déjà signé avec Audience Square et Orange, et négocie en ce moment deux contrats aux États-Unis. Il est trop tôt pour se prononcer sur l’impact que ces techniques dignes de Minority Report auront sur notre société et sur nous-mêmes. C’est peut-être symptomatique d’une époque d’incertitude où le marché cherche à se rassurer en consultant des oracles 3.0, plutôt
que de se résigner à l’inconstance économique.
Rien de bien nouveau à vouloir connaître l’avenir avant qu’il ne soit présent ; en revanche, concevoir un monde où notre volonté serait devancée revêt un caractère dystopique, car les êtres humains sont déterminés par leur volonté,
leur volition. Ne risque-t’on pas de provoquer, en réaction, plus d’indécisions à trop vouloir prévoir et influencer et obtenir l’inverse d’une stabilité ?
L’insécurité du présent et l’incertitude de l’avenir sont les seules constantes qui nous accompagnent tout au long de ce voyage qu’est la vie. C’est aussi valable pour les entreprises. Ne devons-nous pas, à l’instar de Gramsci, considérer que la seule « prédiction » possible consiste à unir nos efforts pour façonner l’avenir selon nos idéaux, pour tenter d’éviter le pire ?