Oh, vous...
Défi d’écriture 30 jours pour écrire, 9 août
Thème : étoiles/chamailler
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C’est bientôt Noël ! Toute la maison de retraite est en pleine décoration. Aujourd’hui, Paula, l’animatrice, fait un atelier créatif autour des étoiles. Le petit groupe, armé de ciseaux et de papier brillant, se lance dans la découpe.
« Bravo, Madame Breteuil, c’est très bien ! Oh, Monsieur Henry, faites attention, si vous coupez trop loin vous allez… non, non, ce n’est pas grave, on va garder cette moitié de la feuille et faire une étoile plus petite, d’accord ? Ah, Monsieur Martin, vous avez déjà fini la première ? Neuf branches ? C’est sûr que c’est original… Et vous mesdames, comment ça se passe ? »
Paule s’arme de patience et de son plus brave sourire avant d’aller jusqu’à la table de Madame Vaugirard et Madame Lecourbe. Elles viennent toujours aux mêmes activités et elles partagent toujours la même table, au fond d’elles, quelque part, elles doivent se considérer comme des amies, non ? Deux amies qui aiment plaisanter à leur manière. Absolument rien de grave.
Madame Vaugirard renifle avec mépris avant de lancer :
― Si cet endroit continue à être aussi mal fréquenté, je déménage !
Ce à quoi sa voisine répond avec un petit ton narquois :
― Ah ça, vous m’dites ça pour me faire plaisir, mais vous l’faites jamais !
― Allons, allons, » répond Paula avec toute sa bonne volonté « qu’est-ce qui se passe ? Vous avez avancé sur vos étoiles ?
― Pour ça, encore faudrait-il pouvoir commencer ! Mais il se trouve qu’une certaine idiote ici présente a volé mes ciseaux !
― Je dois devenir sourde, parce que j’ai comme l’impression qu’y a quelqu’un qui parle, mais rien à faire, j’entends rien qui fait du sens dans ce qui se dit !
Paula se mord les lèvres. Ne pas rire, ne pas paniquer, rester patiente et positive.
― Madame Lecourbe, est-ce que par hasard vous auriez vu les ciseaux de Madame Vaugirard ?
― Hum ? J’y ai pas fait attention… Oh, c’est peut-être ça que vous cherchez, ma poule ?
Madame Lecourbe lève le coude et fait mine de découvrir la paire de ciseaux en question, cachée sous son bras, avec une expression digne des meilleurs acteurs de vaudeville.
Paula ne réagit pas au « ma poule » qui lui est adressé. Ça fait un certain temps que Madame Lecourbe a renoncé à tenter de mémoriser les noms des professionnelles de la maison de retraite et qu’elle les a toutes regroupées sous ce surnom affectueux, ça limite les erreurs. Par contre, elle se souvient très bien du prénom des deux seuls hommes à travailler ici. Certes, ça demande moins d’effort, mais l’équipe en général pense qu’il y a aussi une question de motivation.
― Merci, Madame Lecourbe, je pense que c’est ça… Tenez, Madame Vaugirard, vos ciseaux !
― Merci, Paula. Maintenant, je vous conseille de venir surveiller la catastrophe qui est en train d’arriver à ce pauvre papier. On dirait que quelqu’un n’a pas compris la consigne, une fois de plus.
― Oh vous,» répond Madame Lecourbe « je vous conseille de vous occuper de vos fesses !
Paula intervient :
― Madame, s’il vous plait ! Si vous utilisez ce genre de langage, je vais devoir vous séparer !
― Ah, j’ai pourtant bien été polie. J’aurais pu dire…
― Oui, oui, je sais très bien ce que vous avez en tête, je pense que tout le monde a compris, mais je dois vous demander de rester polie et respectueuse envers les autres résidents ! Maintenant, montrez-moi votre étoile… Ah, oui, je crois que je vois le problème…
Le problème, c’est que bien que Madame Lecourbe n’ai jamais perdu son sens aiguisé de la répartie, tout le reste est en train de prendre la tengeante. L’utilisation de l’espace en fait partie. Le papier est tailladé de coups de ciseaux là où on devrait garder les pointes, comme si elle avait essayé au contraire d’arrondir les angles.
Paula ne perd pas son inoxydable sourire pour autant. Elle a l’habitude.
― Vous savez quoi, on va partir sur un autre papier. Celui-là est blanc d’un coté, je vais vous dessiner des traits, et il faudra découper en suivant les traits. D’accord ? Attention, pas plus loin que le trait !
Madame Vaugirard renifle à nouveau et roule des yeux pour faire bonne mesure. Elle marmonne pour elle-même – mais assez fort pour que toute la pièce l’entende :
― Comme dirait mon petit-fils, il y a deux neurones qui se battent en duel pour la troisième place !
Madame Lecourbe est très concentrée sur ses ciseaux, aussi il lui faut un bon moment avant de répliquer :
― Hé, je vous ai entendu !
― Entendre c’est une chose, mais si j’attends que vous ayez compris ce que je dis, on y est encore pour Noël de l’an prochain ! »
Paula les laisse, un autre résident a besoin d’aide – les bords de son étoile ont l’air plus mâchés que découpés. Après tout, elles ont l’habitude de se chamailler comme ça, c’est même leur principale occupation. Les journées seraient longues sinon, dit madame Lecourbe.
Quand à madame Vaugirard, elle a une fois expliqué à Paula que c’était important pour madame Lecourbe de garder son répondant. Comme ça, elle ne perdra pas la tête.
Et peut-être que ça marchera. Peut-être que la dernière phrase intelligible de Madame Lecourbe sera quelque chose comme « Oh, vous, quand vous sortez la poubelle, on ne sait même pas laquelle va finir dans la benne ! ». Elle en serait bien capable.
Pour l’instant, elles sont en pleine forme, toutes les deux. Prêtes à se taper sur les nerfs pendant toutes les fêtes et même au-delà, comme deux petits grinchs aux cheveux blancs. C’est éprouvant et en même temps parfait comme ça.
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