Au dĂ©but, on a rien trouvĂ© pour se repĂ©rer. Puis mes yeux se sont heurtĂ©s Ă une sĂ©rie de lumiĂšres, Ă lâhorizon - promesse dâune plage oĂč sâĂ©chouer. Sans rien dire, jâai dĂ©signĂ© lâendroit Ă Jezebel et on a commencĂ© Ă nager.
Ăa a Ă©tĂ© dur. Tous mes muscles me faisaient mal et je sentais mon front fourmiller, mais câĂ©tait hors de question de crever maintenant. Pourtant, plus dâune fois, je me suis arrĂȘtĂ©e et Jezebel mâa poussĂ©e Ă continuer. Quand elle a commencĂ© Ă faiblir, je lui ai rendu la pareille.
Alors que les contours de la plage se dessinaient plus nettement, ma vision sâest troublĂ©e et je me suis rendue compte que peut-ĂȘtre que mon corps allait cĂ©der lĂ et maintenant, trop crevĂ© pour continuer. Il mâa fallu repenser Ă Lola et aux autres pour me donner lâĂ©nergie quâil me restait : comme si me voir redoubler dâefforts lâavait motivĂ©e, Jezebel a suivi.
Câest drĂŽle, en y repensant : jâavais vĂ©cu des Ă©preuves physiques terribles au sein de la Meute, mais celle-lĂ fait partie des plus Ă©prouvantes. Peut-ĂȘtre parce que, pour la premiĂšre fois, je me suis dit quâil y avait une rĂ©elle chance que je crĂšve. Si ma propre vie ne valait pas tant que ça Ă mes yeux, je ne supportais pas lâidĂ©e de mourir avant dâavoir offert un nouveau dĂ©part Ă Lola.
Lorsque mes jambes se sont enfin enfoncĂ©es dans le sable, jâai senti ma vision sâhumidifier et des larmes machinales tomber dans lâeau. Quelques pas souffrants dans lâeau, puis je me suis Ă©croulĂ©e sur la cĂŽte. Jezebel a fait deux pas de plus que moi avant que ses jambes ne se dĂ©robent, la forçant Ă sâagenouiller.
Un silence sâest tissĂ© entre nous, brisĂ© par le bruit des vagues qui remontaient jusquâĂ mes cĂŽtes avant de nous laisser, encore et encore. Je me souviens avoir fermĂ© les yeux, emportĂ©e par cette extraordinaire fatigue qui paralysait mes jambes et berçait mes pensĂ©es. Et peut-ĂȘtre que je me suis endormie un moment, mais ça nâa pas durĂ©. Une main sâest posĂ©e sur mon Ă©paule et mâa secouĂ©e gentiment, assez pour que je rouvre les yeux.
- Faut quâon retourne au QG.
Jezebel a souri et je me suis rendue compte que câĂ©tait la premiĂšre fois que jâentendais son rire. Doucement, jâai commandĂ© Ă mes jambes de se plier et elles mâont obĂ©i, mĂȘme si ça mâa fait grimacer. Ma camarade de noyade mâa tendu la main et on sâest levĂ©es toutes deux, faibles comme des oiseaux sortis du nid. Un pas, deux, puis derriĂšre nous, une voix a retenti :
- Vous avez pas lâimpression dâavoir oubliĂ© quelquâun ?
Je me suis retournĂ©e : debout dans lâeau, la silhouette de Dog nous fixait avec un truc dans le regard qui nâinspirait rien de bon. Le temps que je me rende compte que je nâhallucinais pas, je me suis interposĂ©e entre Jezebel et lui et ai lancĂ© :
Jâignore si je mentais ou non.
Dog a ricanĂ©, avant de sâavancer.
- Vous vous ĂȘtes cassĂ©es... sans mâattendre...
Mes poings se sont crispĂ©s : jâavais beau ĂȘtre faible, jâĂ©tais prĂȘte Ă me battre si le punk engageait les hostilitĂ©s. Avec un mĂ©lange de curiositĂ© et dâapprĂ©hension, je lâai regardĂ© sâapprocher lentement, main tendue vers moi. Puis un frisson lâa parcouru, il sâest arrĂȘtĂ© et sâest mis Ă tousser, compulsivement, crachant quelque chose de sombre qui a tĂąchĂ© le sable entre nous.
Câest tout ce quâil a rĂ©ussi Ă dire, avant de vaciller. Sans rĂ©flĂ©chir, je me suis prĂ©cipitĂ©e et lâai soutenu, manquant de me casser la gueule. Jezebel nous a observĂ©s quelques secondes avant de se placer Ă sa droite, passant son bras autour de ses Ă©paules. LâarrivĂ©e de Dog avait brisĂ© un instant de calme, on allait devoir recommencer Ă avancer.
En traĂźnant des pieds, on sâest Ă©loignĂ© de cette eau traĂźtre qui avait tentĂ© de nous avaler.
PrĂšs de la route qui longeait la plage, il y avait une baraque colorĂ©e, aux allures dâattrape-touristes. Jâai fait signe Ă Jezebel dâattendre et suis rentrĂ©e, suivant les lumiĂšres Ă lâintĂ©rieur.
DerriÚre un bureau, un type en chemise hawaïenne était occupé à nettoyer une figurine représentant une planche de surf miniature. Sans me regarder, il a laissé échapper un :
Avant de sâinterrompre en levant la tĂȘte et en me voyant. Se levant, il a fait quelques pas pour moi.
- Oh, mon Dieu. Quâest-ce qui vous est arrivĂ© ?
Jâai essayĂ© de lui adresser un sourire, mĂȘme si lâidĂ©e de la conversation Ă venir me fatiguait dĂ©jĂ .
- Câest une longue histoire...
Mon regard a parcouru les étagÚres remplies de souvenirs.
- ... est-ce que vous avez un tĂ©lĂ©phone ? Fixe ou peu importe. Il faut que jâappelle quelquâun.
Lâair de ne pas trop savoir quoi faire de moi, il a rĂ©flĂ©chi quelques secondes et hochĂ© la tĂȘte avant de me faire signe de le suivre.
- Jâen ai un, dans lâarriĂšre-boutique... vous pouvez venir, jâai des chaises et une machine Ă caf-
DerriĂšre moi, la sonnette dâentrĂ©e a retenti. Le type sâest retournĂ©, Ă avisĂ© Jezebel et Dog.
- Câest des... amis Ă vous ?
- Ouais. On a Ă©chappĂ© Ă la mĂȘme galĂšre.
Dâun doigt soucieux, il a dĂ©signĂ© le punk.
Jezebel lui a adressé un sourire épuisé :
- Ouais, il a juste trop bu. Ăa lâa fatiguĂ©.
Je sentais que ce brave type faisait de son mieux pour intĂ©grer les informations quâon lui donnait. En mĂȘme temps, je pense quâil aurait prĂ©fĂ©rĂ© avoir affaire Ă de jolies sirĂšnes plutĂŽt que trois membres de gang trempĂ©s, mais bon ; dans la vie, on avait pas toujours ce quâon voulait.
Au tĂ©lĂ©phone, Face a paru soulagĂ©. Je ne voulais pas lui expliquer la situation devant le vendeur, donc je lui ai juste donnĂ© lâadresse et prĂ©venu quâon Ă©tait bien amochĂ©s. Il nous a assurĂ© quâune voiture serait lĂ dans une vingtaine de minutes. LâidĂ©e de remonter Ă bord mâa lĂ©gĂšrement retournĂ© lâestomac, mais je nâai rien dit : jâĂ©tais encore en train de tout encaisser.
Pendant que je discutais avec le boss, le Brave Type a sorti une trousse de secours et a aidĂ© Jezebel a dĂ©sinfecter une plaie quâelle avait sur le crĂąne. Quand ça a Ă©tĂ© mon tour, il a grimacĂ© : apparemment, je mâĂ©tais fendu un truc au niveau dâun sourcil - ça expliquait le sang.
De lâeau, un pansement, une compresse. Alors quâil finissait de ranger ses produits bon marchĂ©, le mec sâest rendu compte quâon tremblait toutes les deux. Il sâest excusĂ©, a disparu quelques secondes avant de revenir, un t-shirt kitsch dans chaque main. Jezebel lui a adressĂ© un hochement de tĂȘte reconnaissant et a enlevĂ© son haut sans plus de cĂ©rĂ©monie, le poussant Ă tourner la tĂȘte alors quâelle saisissait la chemise la moins moche. Ignorant les hĂ©matomes qui pulsaient sur ma peau, jâai fait de mĂȘme. Puis le mec nous a donnĂ© des linges avant de sâĂ©clipser, prĂ©tendant un truc Ă faire Ă cĂŽtĂ©. Juste avant de partir, il sâest adressĂ© Ă Jezebel en dĂ©signant Dog du pouce :
- Vous ĂȘtes sĂ»re que ça va aller ?
- Vous inquiétez pas. Il va bien, on le connaßt.
Le mec nâa pas eu lâair convaincu mais nâa rien dit.
EnveloppĂ©e dans le linge jaune fluo que nous avait refilĂ© le mec, jâai fixĂ© Jezebel en silence. Maintenant quâon avait plus rien dâautre Ă faire quâattendre, plusieurs questions me sont venues en tĂȘte et elles exigeaient rĂ©ponses. Au lieu de les poser, jâai fait une constatation :
- Tâas Ă©tĂ© super calme, dans la voiture.
Elle a haussé les épaules.
- Il fallait bien que quelquâun le soit.
Quelques secondes ont passĂ©, et jâai cru quâelle allait sâarrĂȘter lĂ . Mais son regard mâa scrutĂ©e avant quâelle ne reprenne :
- Sur la plage, tu tâes mise entre Dog et moi. Tu voulais me protĂ©ger ?
Ă mon tour de hausser les Ă©paules. Jâaurais pu mâinventer de nobles intentions, mais la vĂ©ritĂ© câest que je nâavais pas rĂ©flĂ©chi.
(Globalement, les histoires de la Meute me laissaient peu de temps pour le faire.)
Elle a ri, Ă nouveau, dâun rire retenu mais chaleureux.
- Tâen as pas eu besoin mais jâimagine que je te dois des explications.
Il y a eu du bruit, dans la piĂšce dâĂ cĂŽtĂ©. On sâest tues : le mec Ă©tait au tĂ©lĂ©phone. Un instant, jâai cru quâil avait appelĂ© les flics mais Ă la place, il annonçait Ă quelquâun quâil rentrerait tard. La voix de Jezebel a recouvert la sienne alors quâelle Ă©nonçait :
- Avant de bosser pour la Meute, jâĂ©tais dans la merde.
Jâai hochĂ© la tĂȘte, ai serrĂ© mon linge contre moi : câĂ©tait le cas de la plupart des filles quâon recrutait. Sans quitter mon regard, Jezebel a repris :
- Je me suis retrouvĂ©e mĂȘlĂ©e Ă une sale histoire. Je vais pas te donner des dĂ©tails mais jâai assistĂ© Ă un truc auquel jâaurais pas dĂ», qui concernait Dolcett et le NĆud, Ă leurs dĂ©buts. Ils ont essayĂ© de me faire taire mais je mâen suis tirĂ©e Ă chaque fois, parfois de justesse. Ă force de fuir, jâai appris quelques trucs, dont celui de rester calme en toutes circonstances.
Un temps. Dans sa voix, je sentais une forme de duretĂ© mais de force Ă©galement. La fiertĂ© dâune survivante.
- Quand jâai entendu parler de Face et son gang, jâai compris quâils Ă©taient ma meilleure chance. Câest moi qui me suis prĂ©sentĂ©e Ă lui, qui lui ai proposĂ© de me vendre en Ă©change dâune protection. Tu connais nos conditions de travail, ça a pas Ă©tĂ© facile mais jâai jamais hĂ©sitĂ©. Ăa a toujours Ă©tĂ© ma peau dâabord, Ă tout prix.
Un temps. Mon regard sâest Ă©garĂ© du cĂŽtĂ© de Dog, dont la respiration sâĂ©tait faite plus rĂ©guliĂšre. Suivant mon regard, Jezebel a souri :
- Je pensais que tâĂ©tais pareille, mais tâas voulu me dĂ©fendre. Et mĂȘme si tu caches bien ton jeu, tu fais pareil avec les autres.
Une pause, le temps dâessorer ses cheveux. Puis elle a repris :
- Elles, toi et moi, câest la mĂȘme chose. Si je me casse encore une fois, ce sera pas avant de vous avoir mises Ă lâabri.
Jâai rigolĂ© : elle faisait bien la fiĂšre, dâun seule coup. Jâignore pourquoi jâai dit ce que jâai dit ensuite, sans doute pour briser lâintimitĂ© inconfortable de cette situation et me donner un genre :
- Je reste celle qui vous envoie au taf, tâas pas peur que je te balance ?
Lâexpression quâelle mâa adressĂ©e nâa pas Ă©tĂ© celle Ă laquelle je mâattendais. Son sourire sâest fait attendri, presque condescendant alors quâelle lançait :
- Tu ferais pas ça. Tu tiens trop à ta vie avec Lola.
Le nom de mon amoureuse, prononcĂ©e par une membre de la Meute, a provoquĂ© comme un Ă©lectrochoc. Immobile, jâai voulu balbutier quelque chose mais le gĂ©rant de la bicoque a passĂ© sa tĂȘte dans lâentrebĂąillement :
- Un type vous attend dehors. Il dit quâil vous connaĂźt.
Jezebel a répliqué du tac au tac :
- Il est propre sur lui et il a une dent en or.
Elle a souri, une fois encore, avant de se lever et me tendre la main.