Le In, le Off et le Ouarf Ouarf !
Oyez oyez, heureux contribuables, Le français n’est jamais content ! Chaque année, c’est pareil, il y a des gens qui manifestent contre la prolifération des moustiques ou la ferme des mille vaches, et des comédiens qui râlent parce qu’il y a de plus en plus de spectacles au festival Off d’Avignon. Et ils le savent bien bien puisqu’ils y sont tous les ans. Heureusement que ça ne les décourage pas d’y revenir car en 2015, on n’en a que 1336, des spectacles, à Avignon, soit seulement 29 de plus qu’en 2014 alors qu’on en avait 51 de plus en 2013, et c’est comme ça à chaque fois : en fait, l’augmentation diminue ! Par chance, la vie à Paris étant très chère, d’immenses petites stars de la télé viennent grossir le cheptel des candidats en faisant le pari – souvent gagné - qu’un certain public est prêt à payer pour vérifier qu’elles sont aussi vides en vrai que filmées, ça limite l’hémorragie. Plutôt que de stigmatiser ces malheureux, qui ne font qu’essayer de gratter quelques sous pour couvrir leurs énormes frais de poudre (de maquillage) et leurs gros besoins en tranquillisants, j’aimerais qu’on ait un peu d’empathie pour eux car sous leur apparence conquérante, ce sont des gens qui souffrent. J’ai vu l’année dernière rue des Teinturiers un présentateur plutôt spécialisé dans les litiges avec les artisans que dans les arts de la scène se faire interpeler par des fans, mais pas pour lui faire signer des autographes : pour lui faire vérifier des devis ! Je crois savoir que depuis, il a commencé une analyse. Et encore, pour ceux n’ayant jamais exprimé autre chose que les pensées de leur prompteur et qui tentent seulement de confirmer qu’ils n’ont toujours rien à dire à des téléspectateurs ayant confondu un fauteuil de théâtre avec leur canapé, la casse psychologique est limitée. Mais pour les véritables has been rêvant encore de futur et pas encore atteints par un Alzheimer salvateur, la chute est bien plus dure. Tomber du trottoir dans le caniveau, ça peut coûter une cheville, mais du phare à la cave, y a de quoi finir en traumato ! Par définition, le never been parti de zéro pour arriver à rien (merci Pierre Dac) n’ayant jamais eu de valeur ne peut pas se sentir dévalorisé. Par contre, celui ou celle qui cherche désespérément ce qu’il pourrait encore vendre pour sortir d’un oubli presque inexorable (une pièce classique, des chansons, euh... une comédie ?), il y a de quoi regretter une carrière ratée d’éboueur ou de shampouineuse ! Il faut avoir vu ces zombies mendier avidement un regard admiratif et ne récolter que de pâles sourires de pitié pour relativiser l’horreur des Walking Dead ! Heureusement pour tous ces assoiffés de gloire jamais rassasiés, dans notre belle France comme ailleurs, le spectacle culturel laisse peu à peu la place au divertissement de masse pour la plus grande joie des animateurs de podiums et des amateurs de pouêt pouêt et de ouarf ouarf. Le monde devenant un gigantesque hypermarché, les véritables festivals sont abandonnés par les collectivités locales et leurs huiles essentielles, elles mêmes abandonnées par l’État. De plus en plus méprisés par le peuple lobotomisé, de petits bijoux de spectacles drôles mais pas assez idiots se meurent au profit des comiques jetables à tête flottante et des clones à belle voice, qui déversent leur soupe sur les touristes à la bouche ouverte se pinçant pour se persuader qu’ils n’ont pas rêvé... « Mais puisque je te dis que c’est lui ! ... mais si, tu sais bien, celui qui présente ce jeu sur la TNT... merde, son nom va me revenir !... Machin, c’est ça, Machin ! » Parce que le citoyen, il n’a pas été pris pour un con toute l’année pour se réveiller brutalement pendant les vacances. S’il se met à réfléchir, est-ce qu’il aura assez de motivation pour repartir au boulot ? Alors, après onze mois d’angoisse, qu’il est bon de la voir renaître, notre merveilleuse foire d’Avignon Off, où producteurs et comédiens peuvent chaque été louer un stand au tarif proportionnel à la longueur de l’étalage, comme aux puces. Et quelle récompense que de revoir cette foule avide de culture ! Non seulement ça vaut le coût, de prier le Saint Patron des remplisseurs de théâtres pour qu’il nous apporte assez de spectateurs payants et que l’acheteur potentiel pêché à une terrasse ne soit pas tout seul dans la salle, mais quand le jour J arrive enfin, quelle fierté de pouvoir présenter sous les projos le matos qu’on a bricolé pendant tout l’hiver dans l’ombre. Car la magie est là ! En quelques heures, les prix grimpent de 30%, les remparts se transforment en un immense patchwork multicolore et les habitants ayant eu la bonne idée d’installer une chaudière qui fonctionne aux tracts et aux affiches commencent à faire leur stock sous les yeux ravis des employés municipaux pendus à leurs balais inutiles. Ah, le festival d’Avignon, quelle poésie ! A Paris, même lancé comme un désinfectant pour WC à grands coups de spots publicitaires sur « Bigard et Chansons » et boosté par une attachée de presse au salaire Zlatanesque, tu peux ramer des mois sans voir un pro ou un journaliste. A Avignon, en 23 petits jours, tu peux soit remplir ton agenda, soit repartir trimer dans ton gourbi pour rembourser tes dettes et te payer une psychothérapie. Le Off, c’est du « speed dating » ! Et pour attendre juillet prochain dans la joie, tu peux même regarder à la télé les people que tu as eu la chance de croiser place de l’Horloge, c’est pas l’Amérique ? Le plus injuste dans le show business, c’est qu’il y a des artistes désintéressés qui montent sur scène uniquement pour le plaisir de s’exprimer et qui finissent très riches alors que d’autres qui font n’importe quoi uniquement pour gagner du fric n’y arrivent pas !












