Consacrée aux sciences humaines, la collection « Troisième
culture », au Bord de l’eau, fait dans la vulgarisation bien comprise.
En l’occurrence, Devenir socialiste : le cas Jaurès aborde, à travers sa plus grande figure, la naissance d’un courant politique fondé sur une pensée, mais aussi sur une volonté qui semblent ne plus avoir cours. Lorsque, dans les années 1880-1890, le socialisme émerge comme courant politique, la France sort de près d’un siècle de réaction et de triste alternance. Hors la défaite toujours vive de 1871, le contexte évoque étonnamment le nôtre : crise économique, sociale, morale, scandales financiers, désenchantement civique, qui favorisent alors le boulangisme ; la tendance est à la répression, non au progrès social. Jaurès, d’abord étiqueté « centre-gauche », sera accusé d’être
« brusquement passé au socialisme par dépit ou par ambition ».
En 1891, il déclare publiquement : « Je me considérerais comme
un lâche si, au moment où semblent commencer pour les militants
du socialisme français les épreuves qu’on pouvait prévoir, la prison,
la calomnie légale, la proscription, je n’affirmais pas une fois de plus que je suis uni à eux de doctrine, d’esprit et d’âme. »
Biographe et éditeur de Jaurès, Gilles Candar réfute cette « légende de la conversion » (par Lucien Herr, par Paul Lafargue, par Jules Guesde), s’attarde sur la candidature unitaire de Jaurès, sollicité à Carmaux
par radicaux et socialistes eux-mêmes divisés, montre comment, devant la nécessité de tirer la République défaillante de l’alternative républicains « opportunistes » / droite conservatrice, Jaurès pense le socialisme avec la République, et, toujours, l’unité.
Pour le reste, son « esprit » et son « âme » demeurent à part – politique, humaniste, poétique, son œuvre, immense, qu’il faut lire, en témoigne. Instruit par la philosophie et, déjà, par l’histoire, celui que le vieil Engels, au moins fâché de son indépendance, qualifia de « professeur doctrinaire mais ignorant » inscrivait précisément son évolution dans le « refus des dogmes et des vérités intangibles ». Il accusait la misère morale autant que matérielle : patronale, esclave de l’argent, autant qu’ouvrière. Au-delà du courant politique, son rêve, rappelle Candar, était d’« englober l’ensemble des forces vivantes et agissantes dans son combat pour “constituer l’humanité” ». On en est loin.