Rire, pleurer. Dans cette fiction que nous sommes contraints de vivre, et dans l’écriture, qui est la fiction d’une fiction, ce sont le rire et les larmes qui nous incombent. Aussi je veux pleurer et rire avec mes obsessions et avec mes fantômes, et c’est pour cela que je les ai invités à ma table pour de somptueux banquets. Les anciens Étrusques de ma Toscane, région que j’aime à l’égal de mon Portugal adoptif, peignaient à fresque de grands banquets sur les tombes de leurs morts. Moi aussi je veux festoyer avec mes morts, vrais ou présumés, et boire avec eux, et porter un toast à une autre vie. Parce que même si, de façon orthodoxe, je ne crois pas à une autre vie, j’ai quand même, avec l’écriture, construit une autre vie, une autre dimension : comme font tous les écrivains. Une vie imaginaire, mais une vie peut-être plus réelle que la vie réelle qui nous espionne chaque matin quand nous sortons de notre lit. J’ai été d’autres personnes, je me suis transformé en d’autres, j’ai vécu leur vie en rêve. Et en rêve, ou en transe, j’ai compris les problèmes des autres. Des autres qui à présent vivent en moi et qui frappent souvent à ma porte. Je pense que je leur ouvrirai encore, parce qu’il est juste de les accueillir, de leur offrir quelque chose : un café, une cigarette, une ligne d’écriture.
Antonio Tabucchi, Écrire à l’écoute, dialogues avec Bernard Comment, Éditions du Seuil, mars 2022














