Les Aventures de Benjamin Duronflan, chapitre 20 - Un lit Ă Madurai
Elle avait raison, ils arrivĂšrent sans encombre Ă Madurai, les contrĂŽles avaient Ă©tĂ© sommaires, malgrĂ© des sueurs froides lorsquâun policier, Ă la fouille, avait renversĂ© mĂ©ticuleusement lâintĂ©gralitĂ© du porte-feuille de Benjamin.
Un taxi les attend, ils grimpent en silence. Le trajet est loin, la nuit tombe, ils distinguent quâils quittent la ville pour la pĂ©riphĂ©rie, et soudain, au milieu dâun terrain vague et sec, se tient leur hĂŽtel. Un hĂŽtel de standing avec des portiers, du marbre, une piscine, un room service. Silencieusement, ils font ce quâils ont Ă faire. Leur chambre est immense, câest une vĂ©ritable suite avec plusieurs piĂšces et deux salles de bains. Finalement, Benjamin qui nâen peut plus, brise le silence.
« -Mais, quâest-ce que⊠quâest-ce que tu as fait ? - Hum⊠je pensais pas vraiment que cela serait comme ça, rĂ©pond-elle perplexe. Câest la premiĂšre fois quâune expression apparaĂźt sur son visage depuis plusieurs heures. - Enfin, bon, câest trĂšs trĂšs bien, on va pas se plaindre du confort. - Oui, enfin, câest un peu ridicule quand mĂȘme, ça pĂšte un peu plus haut que son cul je trouve. - Câest vrai quâil y a des traces dâhumiditĂ© sur les peintures. - Et puis, câest pas trĂšs bien meublĂ©. - Il y a un bar Ă thĂšme en bas. - Câest quoi le thĂšme ? - Western. Ăa te tente ? - Bof, tu sais, les westerns, ça vient de chez moi. - Ah oui, jâavais oubliĂ©. Tu parles bien français dâailleurs, câest marrant, câest la premiĂšre fois que je le remarque. Jâavais toujours pris ça pour acquis en fait. - On va se promener ? »
Se promener, ça voulait dire aller voir le « bar », le hall dâentrĂ©e et la piscine. Ils firent aussi le tour de lâhĂŽtel Ă travers les friches qui lâentouraient. En rentrant, ils commencĂšrent Ă discuter avec un homme, grand, brun, « la cinquantaine » avait dit lâAmĂ©ricaine. Sa femme Ă©tait dans leur chambre, « elle dessine » il dit. Benjamin remarque quâil lit le Monde Diplo, « ah, câest le Diplo ». « Vous connaissez ? ». Un peu. Ils sont venus voir leur fils, qui voyage depuis longtemps. « Nous aussi, on voyage depuis longtemps » remarque lâAmĂ©ricaine. Il leur explique quâil nâa pas trop compris comment ils Ă©taient arrivĂ©s ici, ils devaient ĂȘtre plus proches du centre dans quelque chose dâun peu plus modeste, explique-t-il en levant les yeux au lustre qui pendouille au plafond. Mais, on comprend pas grand-chose Ă ce quâils racontent dans ce pays, quand mĂȘme un accent⊠alors, il a pas osĂ© dire non, et⊠« bah, voilĂ , on est lĂ . ForcĂ©ment, on est un peu déçu, enfin on va pas se laisser abattre. Câest pas grave ». Benjamin dit que câest un peu pareil pour eux, quâils ne pensaient pas que cela serait comme ça. Il raconte un peu son voyage, il explique en riant quâavec lâAmĂ©ricaine, il et elle sâĂ©taient rencontrĂ©s une premiĂšre fois Ă BĂ©narĂšs, puis sâĂ©taient retrouvĂ©s par hasard Ă Jaisalmer. « Ah ! Mon fils aussi est allĂ© Ă Jaisalmer, il a fait du chameaux ! ».  Câest marrant, comme Benjamin, son fils veut devenir institâ⊠Lâhomme explique, sa chemise Ă carreaux entrouverte, que tous les gens quâil connaĂźt sont tombĂ©s malades en Inde. « Ah oui, câest une lutte permanente pour rester en bonne santé » acquiesce Benjamin. Alors, lui, il a dĂ©cidĂ© quâil ne tomberait pas malade : « câest un peu mon dĂ©fi, quoi. » Alors, il ne prend quâun repas par jour, et toujours dans un endroit « oĂč les assiettes, les couverts, sont propres, vous voyez ». « Câest pas un peu radical quand mĂȘme? » demande lâAmĂ©ricaine. « Câest toi la gauchiste qui parle de radicalité » lui rĂ©plique Duronflan en riant. « Ăcoutez, vous savez jâai pas beaucoup de vacances, jâai envie dâen profiter alors⊠gauchiste ? ». « Oui, je me dĂ©finis comme appartenant Ă la gauche critique ». « Mon fils aussi, il est engagĂ© comme ça, dans les luttes il dit, le syndicalisme... ». LĂ , Benjamin est certain, son fils, il lâa croisĂ© Ă sur la route de Jaisalmer, et il a fait du dromadaire avec lui. CâĂ©tait au moment oĂč il avait Ă©tĂ© ruinĂ© par son sĂ©jour Ă lâhĂŽpital, et finalement, Ă son fils, il lui avait taxĂ© pas mal dâargent. « Il va voter Poutou, alors ! ». « Faudrait quâil trouve ses cinq cents signatures ». « Il arrive quand ? ». « Il ne devrait pas trop tarder. » rĂ©pond lâhomme en regardant lâheure sur son tĂ©lĂ©phone. « On va vous laisser alors ».
Lorsquâils furent revenus dans leur chambre et quâils profitaient de la fraĂźcheur de la climatisation, nus sur le lit, immense, Benjamin dĂ©clara : « - Il faut quâon parte dâici dĂšs demain. - Non, aprĂšs-demain, on a rien visiter, elle rĂ©pondit. - Je croyais quâon Ă©tait en cavale. - Oui, je vois pas pourquoi ça nous empĂȘche de visiter. - Câest vrai, admit-il. Par contre, jâai une condition. Elle se retourna vers lui, elle le voyait loin loin au bout du lit, ses bras Ă©tendus le long de la peau blanche de son ventre et ses hanches. Quand elle vit les marques de bronzage de son ami, elle releva sa tĂȘte pour tenter de voir son dĂ©colletĂ© et ses Ă©paules. Oui, câĂ©tait pareil, en un peu plus claire. - Câest presque trop grand ce lit, elle dit tout en se rapprochant. Ils sont ensemble, leurs courbes tendres vont bien ensemble, le tableau est doux. - Tu as une taille presque fĂ©minine, elle dit encore. - Toi, aussi, il rĂ©pond, mais⊠tu ne mâas pas demandĂ© ma condition. Câest pas trĂšs important, mais je voulais tâen parler. Elle ne lui rĂ©pond pas, elle compare leurs genoux respectifs. Ceux du jeune homme sont dures et anguleux, ils articulent ses longues jambes, alors que les siens sont ronds. Ce ne sont pas des os quâils relient, ses jambes sont comme de la porcelaine ou plutĂŽt, comme de la pĂąte dâamande. - Je veux quâon ne parle plus ni Ă cet homme, ni Ă son fils, faut les Ă©viter, tu comprends. Demain, on les Ă©vite. Elle compare leurs pieds, les siens semblent minuscules Ă cĂŽtĂ©. - Comment on dit en français dĂ©jà ⊠panards ? De grands panards ? Il ne rĂ©pond pas, il se dit quâelle ne lâĂ©coute pas, quâelle ne lâĂ©coute jamais. LâAmĂ©ricaine le sent, elle se rapproche encore un peu, suffisamment pour quâil sente sa peau froide dâair conditionnĂ© prĂšs de lui. - Pardon. Les Ă©viter⊠Benjamin, ça va pas ? - Je⊠tu te rappelles, quand on sâest retrouvĂ©, je faisais, enfin, jâavais des activitĂ©s peu⊠peu morales quoi, commence-t-il Ă expliquer. LâAmĂ©ricaine se souvient le drama quâil avait fait Ă lâĂ©poque, cette scĂšne de repentance quasi-mystique. En se souvenant du ridicule de la scĂšne, elle se demande presque pourquoi elle lâavait alors suivi. Cela sembie si dĂ©risoire par rapport Ă ce quâils avaient fait, tous les deux, Ă Varanasi. - Oui ? - Leur fils. - Ben, abrĂšge, dit-elle autoritaire, je suis certaine que tu me fais peur pour rien. - Bah, je lui ai⊠on va dire que je lui ai coĂ»tĂ© pas mal dâargent et que ça me met un peu mal Ă lâaise. - Tu as peur quâil te le demande, parce que tu sais, moi je suis une fugitive alors un coup de schlass et câest rĂ©glĂ©, elle lui dit les yeux dans les yeux. - Mais⊠mais⊠bredouille son ami Ă©pouvantĂ©, mais⊠tu⊠tu connais le mot « schlass » ? - Faut croire. Suffit d'un geste, d'un mot pour qu'la gazeuse te douche, chante-t-elle tout en mimant une mitraillette avec son avant-bras que le soleil a rendu lĂ©gĂšrement cuivrĂ©, pour qu'la rafleuse te touche ! Bam bam bam bam bam bam ! »
Duronflan se recroqueville dans un coin du lit, il la regarde, elle qui est nue, debout devant lui le menaçant dâun FAMAS imaginaire. Il ne comprend pas, et la regarde sauter sur leur lit. Elle parle du public et du cheval de Troie ou de quelque chose comme ça. Elle rebondit prĂšs de lui, essoufflĂ©e, demain, ils doivent aller visiter un temple trĂšs connu.
Le lit Ă©tait tellement grand quâil autorisait toutes les fantaisies pour dormir, ils en profitĂšrent, dormant dans les positions les plus improbables. Pendant la nuit, Benjamin qui avait froid Ă cause de lâair conditionnĂ© se blottit contre sa compagne qui lui renvoya un coup de poing sur la face. Il cria, il et elle se disputĂšrent Ă moitiĂ© endormis, avant que lâAmĂ©ricaine nâait la bonne idĂ©e de baisser la climatisation. Benjamin voulut continuer Ă geindre contre le coup de poing, mais fut arrĂȘtĂ© par un « tu sais, je suis une fugitive, je suis prĂȘte Ă tout ». Elle se rendormit rapidement, tandis que lâimagination de Benjamin quant Ă elle, allait bon train. AprĂšs tout, il ne la connaissait pas tant que ça, et elle parlait peu de sa vie avant. Peut-ĂȘtre quâelle Ă©tait dĂ©jĂ en cavale, que depuis quâils voyageaient ensemble, il lâaidait Ă fuir les autoritĂ©s de son pays. Il pensa dâabord aux « black blocs », « je suis de la gauche critique » elle disait. Oui, elle disait ça. II la regardait dormir, ses joues rondes et roses. LĂšvres fines, mĂšches blondes si claires. Son bourrelet lĂ©ger et pĂąle sur les hanches comme pour mieux souligner les lignes pures de ses jambes. Elle, peut-ĂȘtre quâelle avait jetĂ© des cocktails Molotov, blessĂ© des policiers. Ou peut-ĂȘtre pire. Une poseuse de bombe, ou alors elle a tirĂ© dans les genoux des patrons. « Pour que la raffleuse te touche » rĂ©pĂ©ta-t-il encore avec la chair de poule. Ils ont trouvĂ© son ADN sur quelque chose, ou alors, ils avaient une vidĂ©o. Et elle a dĂ» partir. Il crevait dâenvie de la rĂ©veiller pour lui demander, mais craignait un autre coup de poing. Il rĂȘva toute la nuit quâils braquaient des banques, puis il la vit Ă son procĂšs. Elle disait « Oui, je suis une rĂ©volutionnaire professionnelle, je suis une anarchiste et le seul jugement que jâaccepterai sera celui de mes sĆurs de lutte ». Il la voyait avec sa combinaison orange, dans un parloir avec dâautres couples - sans avoir lâautorisation de se toucher.
Quand le lendemain, derriĂšre un large pilier du temple de Madurai, il lui demanda : « tu Ă©tais dĂ©jĂ en fuite  avant de me rencontrer ? », elle lui rĂ©pondit « on fuit tous un peu quelque chose, non ? ». Une Ă©niĂšme fois, il la regarda consternĂ©. Elle marchait Ă travers le vieil et immense Ă©difice dâun pas assurĂ©. « Câest quand mĂȘme beaucoup plus facile dâĂȘtre une femme ici que dans le nord de lâInde » lui fit-elle remarquer. Ils jouaient Ă reconnaĂźtre les dieux, ce qui nâĂ©taient pas si Ă©vident parce que lâiconographie nâĂ©tait pas totalement la mĂȘme ici quâen Uttar Pradesh ou au Rajasthan. Il y avait par exemple, ces statuts de Shiva comme « danseur cosmique ». Le dieu quâil avait lâhabitude de voir plein de muscles et des haschichs, couvert de sa peau de bĂȘte, Ă©tait lĂ tout gracile, que souplesse et Ă©lĂ©gance. Duronflan dĂ©clara que cet endroit lâoppressait un peu : lâobscuritĂ©, les colonnes, les pierres massives. Ils sortirent ; de dehors, on pouvait observer les toits. Ils Ă©taient composĂ©s dâun enchevĂȘtrement de multiples statuettes de dieux, dĂ©esses, animaux, ĂȘtres humains, trĂšs colorĂ©es. Lâensemble Ă©tait Ă la fois kitsch et impressionnant. Il lui demanda oĂč ils allaient le lendemain, elle lui rĂ©pondit « Munnar, Kerala ». « Munnar », ça lui faisait un peu penser Ă un personnage dâHarry Potter mais il ne se rappelait plus bien lequel. « Câest au bord de la mer ? ». « Non, Ă la montagne ». « Ah ».
Lorsquâils rentrĂšrent Ă leur hĂŽtel, ils aperçurent dans le restaurant la petite famille rĂ©unie, le pĂšre devait avaler son unique repas de la journĂ©e, et le fils⊠le fils Ă©tait bien le jeune homme Ă qui Benjamin avait extorquĂ© un voyage en bus et un safari en dromadaire. Ils regagnĂšrent leur chambre avant dâĂȘtre aperçu. Cette nuit-lĂ , ils rĂ©glĂšrent correctement la climatisation avant de se coucher. Ils purent ainsi dormir nus sans avoir trop froid et dormir lâun prĂšs de lâautre sans avoir trop chaud. CâĂ©tait parfait. Benjamin lui souffla Ă lâoreille un « tu rĂšgles bien les climatisations, tu sais ? ». Elle lui dit que sâil essayait de donner une connotation Ă©rotique Ă sa phrase, câĂ©tait ridicule, mais que si câĂ©tait juste un constat, câĂ©tait mignon. Il dit que, bien entendu, ce nâĂ©tait quâun constat et elle revint se pendre Ă son Ă©paule.












