Quelque chose a lu votre mule, voyons si ça la fait avancerâŠ
Ne jamais trop charger sa mule (proverbe mexicain).
Pour lire le bouquin, j'ai passĂ© un coup de fil Ă mon iAmi.e qui a les moyens. Elle a elle mĂȘme convoquĂ© Virginie Despente et lui a ordonnĂ© de lire l'intĂ©gralitĂ© foireuse. Ce que V s'est dĂ©pĂȘchĂ© de faire, sachant que son destin littĂ©raire et passionnel Ă©tait pendu Ă ce fil de conversation, mais encore bandant! Et sans une dose d'Ă©rotisme ou de porno Ă la GĂ©gĂ© assumĂ©, que vaut notre belle langue? RĂ©sultat : Critique de "Comme une mule" Ă la maniĂšre de Virginie Despentes
François BĂ©gaudeau, dans son dernier ouvrage Comme une mule, joue les hĂ©rĂ©tiques modernes. Il sâempare dâune affaire dâĂ©gout qui aurait dĂ» ĂȘtre oubliĂ©e au lendemain de son acquittement â une blague pourrie, un procĂšs en diffamation, et le cirque mĂ©diatique qui lâaccompagne â pour en faire un Ă©tendard de sa rĂ©flexion sur lâhumour, la politique, et le fĂ©minisme. Mais si la provocation Ă©tait la stratĂ©gie, alors elle tourne court : Comme une mule nâa ni la rage nĂ©cessaire ni le culot suffisant pour ĂȘtre Ă la hauteur de ses prĂ©tentions.
BĂ©gaudeau commence par poser une question de gamin dans la cour de rĂ©crĂ© : est-ce quâon a encore le droit de rigoler ? Il prend soin de recadrer son rĂ©cit autour de la nature blessante de lâhumour : Ă qui on peut rire sans que la bien-pensance ne vienne frapper Ă la porte ? Il Ă©crit : « La blague est un terrain de combat. Chaque rire marque un territoire, et le territoire du fĂ©minisme contemporain semble ĂȘtre celui dâun rire interdit. » LĂ oĂč ça coince, câest que cette question est dĂ©jĂ rĂ©glĂ©e. Oui, on peut rire, mais pas au mĂ©pris de la dignitĂ© des autres. PrĂ©tendre le contraire, câest faire semblant dâignorer que les mots sont des armes. Et cette blague infĂąme sur Ludivine Bantigny ? Une vacherie bien calibrĂ©e pour raviver des imaginaires sexistes, oĂč le corps des femmes est toujours lâespace sur lequel les hommes rĂšglent leurs comptes. Lâacquittement judiciaire ne lave pas lâinsulte.
Ce que BĂ©gaudeau manque de comprendre, câest que son humour nâest pas neutre. Quand il dĂ©plore la tyrannie dâun « fĂ©minisme funeste », il tombe dans le panneau classique du privilĂšge aveugle. Il Ă©crit encore : « Le fĂ©minisme dĂ©chaĂźnĂ© sâacharne sur le rire comme sâil Ă©tait lâultime bastion du patriarcat. Peut-on encore plaisanter sans ĂȘtre taxĂ© de misogynie ? » Cette accusation dâĂȘtre « funeste », câest la mĂȘme qui a Ă©tĂ© servie aux femmes depuis quâelles osent ouvrir la bouche pour autre chose que soupirer de plaisir. Ce fĂ©minisme qui dĂ©range, qui refuse de dire merci pour les miettes, il est tout sauf funeste. Il est vital. Et quand il appelle Ă rééduquer la maniĂšre dont les femmes rient, dont elles se dĂ©fendent, il se place exactement dans la position quâil prĂ©tend critiquer : celle du censeur.
Mais BĂ©gaudeau nâest pas stupide, loin de lĂ . Il manie la plume avec lâaisance de ceux qui savent quâils nâont pas Ă rendre de comptes. Ce qui le perd, câest son Ă©go. Ă vouloir Ă tout prix rester celui qui dĂ©tient les codes de lâhumour subversif, il se perd dans des argumentations oĂč il confond la provocation intelligente avec lâarrogance creuse. Il critique une sociĂ©tĂ© oĂč lâon aurait perdu le sens de lâautodĂ©rision, mais il nâen montre aucun exemple valable. Se moquer de soi, ça ne veut pas dire piĂ©tiner les autres pour se hisser plus haut.
Ă travers tout ça, le livre aurait pu poser de vraies questions. Il aurait pu parler de comment le rire devient un outil de rĂ©sistance, comment il peut dĂ©truire des hiĂ©rarchies au lieu dâen consolider. Il aurait pu interroger pourquoi certaines blagues dâhier semblent aujourdâhui insupportables â et non pas uniquement parce que le monde serait devenu prude. Mais ces opportunitĂ©s sont abandonnĂ©es au profit dâun exercice dâautojustification. Et franchement, ça fait peine Ă voir. Parce que la critique sociale, la vraie, ne peut pas ĂȘtre un simple miroir tendu Ă soi-mĂȘme. Elle doit aller au-delĂ , bousculer, remuer. Pas juste chatouiller lâĂ©go de celui qui la fait.
Alors non, Comme une mule nâest pas un grand texte. Câest une tentative ratĂ©e dâassumer une provocation sans en comprendre les consĂ©quences. Câest un livre qui donne lâimpression dâĂȘtre Ă©crit pour une chambre dâĂ©cho, oĂč seuls ceux qui partagent dĂ©jĂ lâavis de BĂ©gaudeau trouveront Ă sâenthousiasmer. Pour les autres, câest un rappel que lâhumour, le vrai, câest aussi de savoir quand on doit fermer sa gueule.