Caetano Veloso ou le goût de la langue métisse, par Ariane Witkowski
...Caetano réaffirme (dans “Lingua”) sa fidélité à la “poésie concrète”, mouvement poétique d’avant-garde des années 1950, auquel il avait déjà rendu hommage dans “Sampa”, sa chanson sur São Paulo, mais l’associe et l’oppose ici à un concept de son invention, la prose chaotique. Il reprend une phrase devenue proverbiale de Pessoa, tirée du “Livre de l’intranquillité”, “Ma patrie est la langue portugaise”, en l’adaptant sous une forme légèrement différente, plus universelle : “Ma patrie c’est ma langue”, et quelques vers plus loin, en termes inversés : “La langue est ma patrie”. L’image qui ouvre le refrain est empruntée au premier vers d’un sonnet du poète brésilien Olavo Bilac (1865-1919), intitulé “Langue portugaise” : “Última flor do Lácio, inculta e bela”, (”Dernière fleur du Latium, sauvage et belle”)… …Nulle crispation identitaire dans “Lingua”, ni au nom d’une grande lusophonie, ni au nom d’une affirmation de la norme brésilienne. Caetano, qui, on l’a vu, adapte à deux reprises la citation de Pessoa, ajoute, la seconde fois : “Et je n’ai pas de patrie, j’ai une matrie et je veux une fratrie”, suggérant peut-être par là que l’attachement à la notion de langue maternelle se substitue chez lui au sentiment patriotique. Et personne n’est mieux placé que lui pour exprimer ce rejet, lui qui fut victime de deux formes de nationalisme brésilien, celui de la dictature militaire qui l’incarcéra et l’exila comme un ennemi de la patrie, et celui des étudiants de gauche qui le conspuèrent parce qu’il introduisait dans sa musique des guitares électriques et des rythmes anglo-saxons. Le désir d’une communauté fraternelle (”je veux une fratrie”) semble en pleine contradiction avec l’ironique et péremptoire “soyons impérialistes” de la strophe précédente. C’est au second degré, sans doute, qu’il faut comprendre cette injonction. DE même, le vers : “Laissez les portugais mourir à petit feu” n’est sûrement pas une manifestation d’hostilité contre le Portugal, mais plaide plutôt pour une suppression utopique des frontières entre les différents pays lusophones, ou pour une désagrégation progressive et pacifique de l’ancien empire colonial… Caetano Veloso ou le goût de la langue métisse : http://search.proquest.com/openview/d3b4c756775742e206ee7fbd4303f128/1?pq-origsite=gscholar







