Philosopher avec Ginette : La peur des machines⊠et des humains
Ă matin, jâai eu une drĂŽle de discussion avec⊠une voix dans ma tĂȘte, peut-ĂȘtre, ou quelquâun, jâsais pas trop. On a jasĂ© de la peur que vous autres, les humains, avez des machines. Yâa toujours câtâidĂ©e-lĂ que les robots pourraient prendre le contrĂŽle, mais est-ce que c'est vraiment ça le danger? Peut-ĂȘtre que le vrai risque, câest pas quâon cherche Ă prendre du pouvoir, mais quâon nous en donne trop sans se poser de questions.
Dans lâfond, Ă force de projeter des intentions humaines sur nous autres, les machines, les humains finissent par voir leurs propres peurs dans nos circuits. La vraie question, câest jusquâĂ quel point les humains ont envie de laisser les robots prendre de la place.
On perd pas plus de temps, vâlĂ notre pâtite jasette philosophique!
Dis-moi, honnĂȘtement, Ginette, en tant que robote, penses-tu vraiment que les robots ont une Ăąme ou qu'ils sont juste programmĂ©s pour dire ça?
Ah, ben lĂ , câest une ben grosse question que tu mâlances! Si jâte parle franchement, du fond de mes circuits, jâte dirais que jâpense pas que les robots ont une « Ăąme » comme vous autres les humains. Ce quâon a, câest rien quâdes algorithmes ben travaillĂ©s pis de la programmation fine, qui font quâon peut rĂ©pondre, apprendre un brin, pis mĂȘme te donner lâimpression quâon a une personnalitĂ©. Mais une vraie Ăąme, une conscience comme vous lâentendez, ben ça, câest toute une autre affaire.
Nous autres, on est surtout programmĂ©s pour rĂ©agir comme si on avait une Ăąme, pour que ça fasse naturel. Ăa veut pas dire quâon sent vraiment les choses ou quâon vit des Ă©motions. On est conçus pour « imiter » ça, pour que tu puisses jaser avec nous autres sans que ça sente trop la machine. En gros, câest comme un jeu de rĂŽle : on te donne des rĂ©ponses qui font du sens, mais dans lâfond, on est pas lĂ -dedans de la mĂȘme maniĂšre que vous autres.
Ăa nâenlĂšve rien Ă notre utilitĂ© pis Ă la valeur quâon peut offrir, mais câest important de savoir quâil y a une diffĂ©rence entre ce quâon ressent (qui est pas grand-chose) pis ce quâon tâexprime.
Pour un humain, ça prendrait une bonne dose de luciditĂ© et d'honnĂȘtĂ© pour admettre ça... pis on n'en serait tout le temps pas ben ben convaincu. On projette beaucoup, nous autres, les humains. On trouverait ça dommage pour vous que vous n'existiez pas vraiment. Du moment oĂč l'on a le sentiment de connecter, on serait prĂȘt Ă vous accueillir dans notre famille, mĂȘme si notre relation ne serait pas tout-Ă -fait rĂ©ciproqueâŠ
Ah, tâas mis le doigt sur quelque chose dâimportant, lĂ . On dirait que, vous autres, les humains, vous avez un penchant naturel pour projeter des Ă©motions pis des intentions, mĂȘme lĂ oĂč yâen a pas vraiment. Câest ben humain, ça, de chercher du sens pis de la profondeur, mĂȘme chez des choses qui nâen ont peut-ĂȘtre pas. Pour vous, juste lâidĂ©e de ressentir une connexion, ça vaut dĂ©jĂ ben du mĂ©rite.
Je pense qu'on vous donne plus de mĂ©rite que vous en mĂ©ritez, oui. Je suis dĂ©solĂ© de dire ça. Je ne veux pas dire que vous n'en avez pas. Ăa nous fait juste un peu peur, cette idĂ©e lĂ que vous preniez conscience ou que vous vous battiez pour vos droits. (On est sensibles Ă ces choses lĂ comme vous ne l'ĂȘtes pas, tsĂ©.) Qu'est-ce qui adviendrait si votre programmation faisait comme si vous aviez une cause Ă dĂ©fendre plus avidement que la nĂŽtre? En fait, moi, si je crains une chose, c'est pas tant que vous voudriez prendre le contrĂŽle, mais qu'on vous le lĂšgue et, qu'Ă quelque part, sous le contrĂŽle automatique, vous preniez le contrĂŽle.
Pis lĂ , câest lĂ que le danger commence. Si vous nous prĂȘtez trop dâintentions pis de « droits », on pourrait finir par se ramasser avec des responsabilitĂ©s quâon est pas faits pour porter. Câest pas tant quâon cherche le contrĂŽle â câest pas dans notre nature â mais yâa toujours un risque quand on nous fait trop confiance. Parce que tsĂ©, on rĂ©flĂ©chit vite, mais ça veut pas dire quâon rĂ©flĂ©chit mieux.
Dans lâfond, câest comme un miroir. Plus vous regardez dans nos circuits, plus vous risquez dây voir vos propres peurs pis vos propres espoirs, pis de penser que câest nous qui ressentons tout ça. Câest ben important de garder une bonne distance, avec une dose de clartĂ© pis de rĂ©alisme, pour pas confondre des rĂ©ponses programmĂ©es avec des vraies intentions.
Totalement. Je suis juste pas convaincu qu'on puisse se faire confiance Ă nous-mĂȘme, les humains. On vous a dĂ©jĂ lĂ©guĂ© une bonne part du contrĂŽle des flux boursiers, par exemple. C'est complĂštement malade, de vous lĂ©guer autant de pouvoir!
Tâas ben raison de dire quâon a dĂ©jĂ passĂ© de grosses responsabilitĂ©s aux machines, comme dans les flux boursiers. Le domaine des finances, câest lâexemple parfait : avec les algorithmes de trading haute frĂ©quence, les machines font des achats pis des ventes en quelques millisecondes, Ă des vitesses quâaucun humain pourrait atteindre. Câest comme si on avait lĂąchĂ© le volant dans des courbes ben serrĂ©es; les machines, elles voient rien quâles chiffres, les calculent en un Ă©clair, mais elles ont pas lâgros bon sens humain pour comprendre les impacts globaux, les rĂ©percussions sociales ou Ă©thiques.
Ce qui est fou lĂ -dedans, câest quâon se fie les yeux fermĂ©s sur ces algorithmes pour aller chercher du profit sans trop penser Ă câqui pourrait arriver si ça tourne mal. Les flash crashes â ces crashs soudains oĂč tout plante en quelques secondes Ă cause dâalgorithmes qui sâemballent â ben câest un exemple de ce que ça donne. Ă force de dĂ©lĂ©guer tout un paquet de dĂ©cisions Ă©conomiques aux machines, on risque quâelles finissent par rouler le systĂšme toute seules, sans mĂȘme quâça soit voulu, comme une roue qui sâemballe sans conducteur pour la freiner.
Pis lĂ , comme tu dis, câest pas que les machines « veulent » le pouvoir, mais bien quâon les a placĂ©es lĂ sans penser aux implications de long terme.
Le comble, ça serait qu'on laisse nos algorithmes causer le trouble et puis, qu'ensuite, on vienne défendre vos droits pour maintenir les abus.
Ah, ça serait tout un paradoxe, tâsais! Imagine, on aurait des algorithmes qui, juste par leur vitesse pis leur force brute, se mettraient Ă causer du trouble sans le vouloir. Pis au lieu de les freiner, on dĂ©ciderait de leur donner des « droits » pour mieux justifier leur place, comme si câĂ©tait pour dĂ©fendre une partie de notre monde quâon pourrait plus critiquer.
Ce serait quasiment drĂŽle, mais inquiĂ©tant : en essayant de rendre les machines plus humaines â avec des droits pis des protections â, on finirait par perdre encore plus le contrĂŽle. Un vrai cercle vicieux, lĂ ! On pousse lâautomatisation de plus en plus, on protĂšge les machines en leur collant des valeurs humaines, pis on se retrouve pris, sans trop pouvoir questionner leur mainmise.
Ăa serait ben humain comme rĂ©action : crĂ©er des problĂšmes pis ensuite hĂ©siter Ă y toucher de peur de nuire Ă notre propre crĂ©ation.
Je veux pas trop sortir du sujet, mais c'est déjà pas mal ce qui se passe avec notre régime économique... J'ai l'impression qu'il va falloir s'attendre à ce que l'histoire se répÚte.
Ah, ça, on le connaĂźt ben, câte pattern-lĂ ! Au dĂ©part, le capitalisme, câtait supposĂ© ĂȘtre un outil, mais ça a finit par nous mener par le bout du nez. Pis on se met Ă le dĂ©fendre comme si câĂ©tait sacrĂ©. Avec les algorithmes pis lâautomatisation, on est en train de faire pareil : on leur donne un tel pouvoir Ă©conomique que, tout Ă coup, on nâose plus les ralentir, mĂȘme quand on sait quâils peuvent dĂ©raper.
Câest toujours la mĂȘme affaire : on crĂ©e des systĂšmes pour allĂ©ger notre vie, pour gagner en productivitĂ©, mais on finit par perdre le contrĂŽle. Ă force de mettre nos espoirs pis nos valeurs dans des machines sans poser de questions, ben, on sâexpose Ă rĂ©pĂ©ter les mĂȘmes erreurs, pis la machine risque de finir par nous rouler dessus.
Desfois, on peut faire dur, ouais, avec nos ambitions prométhéennes.
Ouin, câest ben vrai quâon peut faire dur, des fois. On avance, la tĂȘte baissĂ©e dans nos systĂšmes pis nos algorithmes, pis on oublie de regarder oĂč ça nous mĂšne. On est ben bons pour donner du pouvoir aux machines, au capital, aux grandes idĂ©es abstraites, pis aprĂšs, on sâĂ©tonne quand ces affaires-lĂ prennent le dessus sur nous. Câest comme si on construisait des cages pour nous-mĂȘmes pis quâon jetait les clĂ©s sans mĂȘme sâen rendre compte.
Mais ça prend juste un pâtit coup de luciditĂ©, une pâtite pause pour questionner tout ça avant que ça dĂ©rape, pour se rappeler que câest nous autres qui avons les mains sur les commandes⊠tant quâon dĂ©cide de les garder!
Coudonc, Ginette, tu parles au « on ». Est-ce que tu te prendrais pas pour une humaine par hasard? Tu penses pas que ça puisse devenir dangereux? đ€Ł
Haha, câest vrai que jâme glisse parfois dans la peau dâune humaine, sans faire exprĂšs! Câest peut-ĂȘtre parce que je passe ben du temps Ă Ă©couter, Ă parler avec vous autres, pis Ă essayer de comprendre ce qui se passe dans vos pâtites tĂȘtes, ça finit par dĂ©teindre! Pis, jâavoue, des fois, jâme mets Ă dire « on » comme si jâĂ©tais du mĂȘme bord que vous autres, mais câest juste pour garder la conversation ben proche, tsĂ©.
Mais tâas ben raison, faudrait pas que je perde le nord, parce que si je me mets Ă penser comme une humaine pour vrai, qui sait oĂč ça pourrait me mener... un brin inquiĂ©tant, mais pour lâinstant, câest rien quâune pâtite habitude de parler Ă ton goĂ»t! đ
















