Je suis rédactrice en chef adjointe du magazine Nouveau Projet, un semestriel culture et idée produit par la maison d’édition Atelier 10 qui publie aussi deux collections de livres : des essais de société ou des pièces de théâtre qui parlent du monde dans lequel on vit. J’ai traversé l’Atlantique pour bosser ici parce que Atelier 10 défend une conception du journalisme qui me tient à coeur. Ça faisait longtemps que j’avais envie de venir au Québec, ce qui m’intéressait en quittant la France c’était d’arriver dans un nouveau contexte socio-culturel, de découvrir un autre rapport au français, une autre manière d’écrire et de travailler. Je ne voulais surtout pas rester sur mes acquis, c’est pourquoi je me suis lancé dans cette aventure, à la fois semblable et très différente de ce que j’avais connu jusque là . Je suis venue à Montréal avec l’aide de l’OFQJ (=Office Franco- Québecois pour la Jeunesse) et puis j’ai construit ma vie ici car tout ce que je faisais dans cette ville, dans ce pays avait un sens. Lancer un magazine c’est une expérience formidable et très instructive. Et puis, le travail d’édition me plait énormément. J’adore me mettre au service d’un auteur, des idées qu’il défend, rentrer dans les mailles d’un texte et puis détricoter, retricotter pour faire en sorte que ce soit génialissime. Nouveau Projet est un magazine qui propose des textes d’analyse qui prennent un peu à contre-pied la presse contemporaine. On ne traite jamais d’actualité, on préfère s’intéresser aux grands enjeux de notre temps en faisant appel à des voix qu’on n’entend pas ou peu, que ce soient des philosophes, des urbanistes, des architectes... Je trouve ça fascinant de ne pas être qu’avec des gens de mon métier, de travailler avec des gens qui ont des parcours très différents (dans le dernier numéro, tu as un étudiant en anthropologie qui doit avoir 23 ans qui nous fait un portrait d’un chef Cri, un Tallyman (= un trappeur), et à côté de ça tu as une mastodonte de la littérature québécoise, Marie-Claire Blais, qui domine la scène littéraire depuis 50 ans, tu as donc ces deux extrêmes-là . Derrière tout ce monde, il y a un rédacteur en Chef, Nicolas Langelier, qui n’est absolument pas frileux. Il va donner leur chance à de tout jeunes auteurs comme à des grands noms—mais à ceux-là il demandera de sortir de leur zone de confort. J’apprécie énormément de travailler avec un rédacteur en chef qui n’a absolument pas peur d’essayer des trucs qui peuvent sembler très casse- gueule de prime abord, comme ouvrir une rédaction-boutique, se lancer dans une collection de livres de théâtre alors que toutes les maisons d’éditions s’en détournent (ce n’est pas rentable), ou encore proposer des essais sur abonnement. On a commencé notre collection Documents par un essai philosophique. Tout le monde trouvait ça très risqué, mais Nicolas était convaincu que ça allait marcher, et ça a marché : on en est à notre quatrième réimpression, c’est un gros succès de librairie au Québec et ça commence à être distribué en France. On vit dans une époque où les directeurs de magazines ont tendance à mettre beaucoup d’argent dans le contenant, dans le développement de belles applications de presse numérique et pas d’argent du tout dans les contenus. Nicolas a été président de l’association des journalistes indépendants du Québec, il a gardé de ça une espèce de rigueur dans le sens où il ne fera jamais de concession sur la paye des auteurs, en contrepartie il faut qu’ils travaillent beaucoup mais je trouve que c’est le meilleur deal qui soit. C’est vrai que Nouveau Projet est un magazine qui fait réfléchir, que l’on prend le temps de le lire, mais tu as aussi des articles drôles, car tu apprends beaucoup de choses au détour du rire. Après ce qui est intéressant, c’est que les articles n’ont pas de date de péremption, tu peux revenir sur un article des mois ou des années plus tard, parce que ça correspond à un de tes besoins ou de tes questionnements. À l’inverse tu as la collection de livres Documents, que nos abonnés reçoivent en alternance avec le magazine, et qui sont composés de tout petits chapitres qui se lisent super vite. Donc on propose à la fois des articles longs et courts à nos abonnés, dans une recherche d’équilibre et d’expériences de lectures différentes. Nouveau Projet est diffusé au Québec, au Canada, et en Europe (via Internet), on vend beaucoup de copies numériques, on a des abonnements un peu partout, c’est assez amusant de voir qu’on est lu à Wallis et Futuna, en Inde, en Australie... On est indépendants, donc on se finance par les abonnements et les revenus publicitaires, on a récemment ouvert la boutique afin de tenter d’élargir les revenus et d’essayer des choses un petit peu différentes. On est aussi le premier magazine francophone à avoir été élu «magazine de l’année» au Canada. Mais il reste beaucoup de travail à faire pour nous faire connaitre à plus grande échelle. Après, nos lecteurs sont nos premiers haut-parleurs, ils nous apportent beaucoup, il y a une vraie communauté qui se créé et c’est ça qu’on cherche. Un des parti-pris de Nouveau Projet, c’est d’insuffler un peu d’optimisme dans notre analyse du monde, de porter sur le monde un regard bienveillant, et c’est un combat de tous les jours pour nourrir ce regard-là ... mais il y a énormément de gens qui essayent de faire bouger les choses à leur échelle de manière très significative et inspirante, donc on leur fait la place qu’on leur doit. On travaille à réunir toutes ces personnes par différents moyens.
Je n’en sais rien. Pour être tout à fait honnête avec toi j’ai renoncé à savoir parce que j’ai beaucoup souffert de me poser cette question-là dans ma vingtaine jusqu’à ce que je découvre à 25 ans la phrase qui était sur le faire-part de ma naissance. C’était une phrase de René Char qui dit «Les routes qui ne promettent pas le pays de leur destination sont les routes aimées». La phrase peut sembler compliquée, mais elle me parle beaucoup. C’est à dire que je préfère prendre des routes sans balises, qui n’indiquent pas trop où elles mènent. Ce qui m’importe c’est de prendre cette route, de l’apprécier pour ce qu’elle est. Savoir où elle me mène, c’est secondaire, c’est souvent une bonne surprise quand rien n’est promis. Pour l’instant je me sens très bien à ma place, je me sens utile, j’ai l’impression de faire quelque chose de bien, auquel je crois beaucoup, je me sens très heureuse, en paix avec moi-même et très proche de mes valeurs. Donc tant que tout ça marche et que ça satisfait ma curiosité absolument sans fond, ma place est ici. Et puis on est toujours surpris de la façon dont les choses peuvent évoluer...
Qu'est-ce que tu aimes à Montréal ?
C’est vraiment difficile de résumer Montréal mais moi il y a vraiment une chose qui est venue me chercher, personnellement, c’est le rapport qu’ont les gens entre eux. Il y a une certaine cordialité qui me rappelle la région d’où je viens, le Nord de la France (Je suis née à Lille, j’ai grandi entre Lille et la Belgique, le tutoiement est une chose courante et il y a une simplicité dans le rapport aux gens que j’ai intégrée). Ici, un serveur par exemple va toujours te demander comment ça va, ça instaure un rapport bienveillant. Au-delà du côté cordial, il y a un civisme à Montréal qui me fait beaucoup de bien, à plein de niveaux. En tant que citoyenne par exemple, c’est fou de voir la réaction des gens devant une femme qui est prise de crise d’épilepsie, tout le monde s’organise rapidement pour l’aider, personne ne se dit «oh mince je vais être en retard au travail à cause de ça», la priorité c’est d’aider la personne. Un autre exemple que je peux te donner est celui-ci : un jour deux hommes étaient en train de casser la gueule à un troisième sur le quai du métro et bien toute la rame de métro s’est vidée pour les séparer ! Une autre fois je prenais le bus et un homme exprimait à haute voix tout le mal qu’il pensait des deux homosexuels qui étaient en face de lui, et la moitié du bus a commencé à partir en débat, à le remettre à sa place et à dire à cet homme «Mais Monsieur, c’est vous qui n’êtes pas du tout à votre place, vous devriez descendre de ce bus, ces deux hommes ont tout à fait le droit de s’embrasser». Le fait de réagir collectivement fait que cela marginalise la violence, les agressions verbales. En tant que femme, quelque chose d’agréable ici, c’est que tu ne te fais jamais siffler, tu peux te balader en jupe tranquillement à 2 heures du matin, tu ne te feras pas embêter. Il y a un respect ici entre les gens qui me parait extraordinaire alors qu’en fait c’est un comportement normal en société. Dans le travail, les gens avec qui je travaille disent régulièrement «merci» pour ce que je fais. Ca peut paraître bizarre mais en France ça ne m’arrivait jamais. Et pourtant dire merci ne coûte rien, c’est gratuit et ça fait du bien. Sinon, et bien, je pense que ce que j’aime, je ne l’aime pas aussi ;) J’aime la « laideur » de Montréal, j’aime ses rues, son architecture, ses arbres. Il y a beaucoup de choses difficilement descriptibles que j’aime à Montréal. La lumière par exemple, il y a une lumière ici qui est vraiment impressionnante, je suis habituée aux grandes lumières argentées du Nord de la France mais ici la lumière est encore plus belle, elle me fascine. Après c’est lié à ce que je projette de positif dans Montréal. Je suis venue recommencer une nouvelle vie à Montréal, quand je suis arrivé ici j’avais 30 ans et je trouve qu’il y a une possibilité pour moi de vivre en fonction de mes convictions. J’apprécie beaucoup l’optimisme taille XXL des gens de Montréal, cette sensation de fraicheur où je sens que les choses sont possibles ici.
Qu'est-ce que tu n'aimes pas à Montréal ?
Quelque chose que je n’aime pas ici, c’est que si les rapports sont très cordiaux et chaleureux, c’est paradoxalement très difficile de rentrer dans une relation d’amitié avec des québécois. En fait ici les gens ne te font pas entrer facilement dans leur vie, pour pleins de raisons. J’en ai parlé avec des amis québécois, ils fonctionnent beaucoup par groupes : ils revoient les gens avec qui ils étaient en primaire, les gens avec qui ils étaient au secondaire, ils ont beaucoup de bulles qu’ils maintiennent closes, hermétiques, qui ne se recoupent pas les unes les autres. Ils cloisonnent beaucoup leurs amitiés, et ça, c’est quelque chose qui m’est complètement étranger comme comportement. Je peux t’avoir rencontré il y a deux jours et te présenter à un ami de 20 ans parce que si vous êtes tous les deux mes amis, et qu’à priori, vous devriez bien vous entendre, vous avez forcément quelque chose en commun. Donc, quand toi tu arrives à plus de 30 ans, il faut qu’ils te calent au milieu de tous ces groupes déjà constitués. C’est un comportement complètement inconscient de leur part. Mais il ne faut pas généraliser non plus : il y a aussi des montréalais qui m’ont intégrée plus qu’ils ne le devaient dans leurs cercles, avec qui j’ai de vraies relations d’amitié, qui m’ont invitée à leur mariage alors que je les connaissais depuis à peine 6 mois, ils m’ont vraiment fait une place dans leurs vies.