"Midnight Train to Georgia", Gladys Knight & The Pips, Imagination, 1973
Lâhistoire de la soul est peuplĂ©e de divas, parfois Ă la frontiĂšre du jazz, parfois Ă la frontiĂšre de la variĂ©tĂ©. Gladys Knight fait partie de la seconde catĂ©gorie â câest un peu lâanti Nina Simone, si vous voulez, et si nâavez pas trop peur dâaller un peu trop vite en besogne quand mĂȘme. AccompagnĂ©e de ses « Pips », un trio de grands noirs en costumes bien taillĂ©s qui chantaient quelques harmonies, reprenaient en chĆur quelques phrases et servaient, au plus complexe de leur art, de chĆur antique approximatif, elle traversa trois dĂ©cennies en essaimant les semi-tubes clinquant et soyeux avant de se perdre dans les annĂ©es 80 sur fond de synthĂ©s moches. Pas grand-chose Ă voir avec le son de Memphis. Rien Ă voir avec la moiteur de Muscle Shoals. Aretha Franklin nâa pas de souci Ă se faire. En robe du soir et dans des dĂ©cors dignes des revues les plus music-hall du music-hall seventies, Gladys Knight chante lâamour pour son homme, la fidĂ©litĂ© et la soumission. Aurait-elle fait de la country quâelle aurait sans doute ĂąnonnĂ© « Stand By Your Man » sans sourciller. Dans High Fidelity, Nick Hornby fait dire Ă son hĂ©ros quâil nâaimerait rien plus quâau jour de son enterrement, une trĂšs belle inconnue demande Ă faire jouer la, il est vrai magnifique, « Youâre the Best Thing That Ever Happened to Me » - une histoire de femme amoureuse Ă jamais, bien entendu. Il faut avoir un cĆur de pierre pour ne pas le sentir se pincer Ă un moment ou un autre de la chanson, il faut aussi bien admettre que câest bel et bien de la variĂ©toche sentimentale â la classe en plus, certes.
Son mĂ©tier dâartiste, Gladys Knight lâa appris sur la route, de cabaret en cabaret, durant toutes les sixties. Une histoire de famille, dĂšs le dĂ©part : les Pips, ce sont en fait son frĂšre et deux cousins ; sa vocation, elle la doit en grande partie Ă ses parents qui lâinscrivent en 1951, alors quâelle a Ă peine sept ans, Ă un prestigieux radio-crochet de lâĂ©poque, le Ted Mack Original Amateur Hour (oui, un peu la Nouvelle Star de lâĂ©poque, ni plus ni moins) quâelle remporte haut la main. Ce sont Ă©galement ses parents qui gĂšrent la premiĂšre partie de carriĂšre du groupe, partagĂ© entre spectacles gospel sous le nom des « Fountaineers » et spectacles de cabaret sous celui des « Pips » : on peut difficilement faire plus crossover, plus Ă©cartelĂ© entre sacrĂ© et profane, Ă lâimage de la musique noire populaire de lâĂ©poque. AprĂšs deux premiers singles bien classĂ©s dans les charts en 1961 et 1962 mais pĂ©nalisĂ©s par des erreurs commerciales (« Every Beat of my Heart », enregistrĂ© deux fois pour deux petits labels diffĂ©rents, est commercialisĂ© simultanĂ©ment dans ses deux versionsâŠ), les Pips vivotent quelques annĂ©es comme choristes, avant dâentrer en 1967 dans lâĂ©curie Motown, la Mecque de la musique noire commerciale des annĂ©es 60, pour un bon petit septennat de succĂšs commerciaux.
 Entendons-nous bien : la Motown fut une extraordinaire machine Ă Ă©crire et enregistrer des tubes magistraux, des chansons qui se sont inscrites pour toujours dans lâhistoire de la musique populaire ; mais lâambition de Berry Gordy, son patron et fondateur, a toujours Ă©tĂ© de parler au plus grand nombre, de produire de la musique mainstream de qualitĂ©. Techniques dâenregistrement Ă la pointe, pools dâauteurs sur un modĂšle trĂšs traditionnel Ă la Tin Pan Alley gravitant autour de lâexceptionnel trio Holland-Dozier-Holland (« Where Did our Love Go ? », « You Canât Hurry Love », « Reach Out, Iâll Be There », « Stop ! In the Name of Love », « Itâs the Same Old Song » etc.), artistes Ă lâimage lisse et rassurante, budgets impressionnants pour le marketing et la promotion, etc. Bref, il a fait entrer la musique noire Ă lâĂšre de lâindustrie, pour le meilleur et pour le pire. DĂšs le dĂ©but des annĂ©es 60, la premiĂšre consigne donnĂ©e Ă un artiste qui signe Ă la Motown est de ne jamais sâaventurer dans les mĂ©dias sur la pente glissante du politique ou de lâactualitĂ©, de sâen tenir Ă son strict statut de chanteur, dâentertainer, point final. A la limite, Stevie Wonder peut enregistrer une reprise du « Blowinâ in the Wind » de Bob Dylan : la chanson est suffisamment gĂ©nĂ©rale, abstraite, positive et rassembleuse ; mais câest bien tout.
Le monde extĂ©rieur sâinvite finalement Ă la Motown Ă partir de 1967, avec la montĂ©e du Black Power et la mutation politique et revendicatrice dâune partie de la musique noire, non sous lâimpulsion de Berry Gordy (qui ne comprend rien au Whatâs Going On de Marvin Gaye, par exemple, et considĂšre quâil sâagit de « ce quâil a entendu de pire dans toute sa vie ») mais sous lâinfluence dâun auteur et producteur qui succĂ©da Ă Holland-Dozier-Holland Ă la tĂȘte informelle du crew Motown, notamment grĂące Ă son travail avec les Temptations : Norman Whitfield. Câest avec lui que la chronique et la critique sociale entrent Ă la Motown, Ă travers le succĂšs de titres comme « Ball of Confusion (Thatâs What the World is Today) » (The Temptations) ou « War » (Edwin Starr) en 1970. Deux ans plus tĂŽt, alors quâil nâĂ©tait pas encore un producteur incontournable au sein du studio, Whitfield se voit purement refuser par Gordy une chanson quâil vient de coĂ©crire et en laquelle il met beaucoup dâespoir, une complainte paranoĂŻaque et agressive, presque un « Hey Joe »-like un peu Ă©dulcorĂ©, emmenĂ©e par un riff lĂ©gendaire de piano Ă©lectrique et par lâinterprĂ©tation dâune des stars du moment, Marvin Gaye : « I Heard It From The Grapevine ». Furieux et nâen dĂ©mordant pas, Whitfield revient Ă la charge en Ă©crivant un nouvel arrangement de cette mĂȘme chanson pour une nouvelle artiste Motown : Gladys Knight (et le chroniqueur de retomber sur ses pieds en sortie de digression). Ce premier single des Pips est un succĂšs retentissant, Ă tel point que Gordy cĂšde finalement et accepte que la chanson figure sur un album de Marvin Gaye, In the Groove, en 1968. DeuxiĂšme version, et deuxiĂšme triomphe au box-office : les radios sâemparent du titre et le passe en boucle. Finalement, « I Heard It From The Grapevine » par Marvin Gaye sort en single et sâĂ©lance au somment des charts : Whitfield a gagnĂ© son bras de fer.
Durant toute sa carriĂšre, Gladys Knight resta cependant respectueusement Ă lâĂ©cart de toute protest song ou autre commentaires sociaux. Son fond de commerce, Ă la Motown comme ailleurs, câest la complainte sentimentale Ă©lĂ©gante. La maitrise de la technique, plus que de lâĂ©motion brute. A une Ă©poque oĂč James Brown chantait « Iâm Black (and Iâm Proud) », Aretha Franklin, « Respect », les OâJays, « Back Stabbers », The Undisputed Truth, « Smiling Faces Sometimes », Marvin Gaye, âMercy Mercy Meâ ou âInner City Bluesâ, oĂč se rĂ©vĂ©laient des artistes comme Gil Scott Heron ou les Last Poets, Gladys Knight sâen tenait prudemment Ă des bluettes tendres et charmeuses. AprĂšs tout, personne nâa jamais songĂ© Ă le reprocher Ă Al Green ou Barry White⊠Peu rassurĂ©e par la philosophie gĂ©nĂ©rale de Gordy et de la Motown (Ă peu de chose prĂšs : la seule loyautĂ© est Ă©conomique : si vous vendez des disques, vous ĂȘtes les maĂźtres du label, mais gare Ă vous si le public vient Ă manquer), Gladys Knight quitte le label Ă la fin de son contrat courant et signe chez Buddah, un label new-yorkais plutĂŽt Ă©clectique. Son entrĂ©e chez Buddah est tonitruante : les quatre singles tirĂ©s de son premier album, Imagination, rentrent Ă la fois dans les Top 10 pop et soul. « (Youâre the) Best Thing That Ever Happened To Me » atteint la premiĂšre place du hit-parade soul et la troisiĂšme du hit-parade pop. Quant à « Midnight Train to Georgia », il rafle la premiĂšre place de part et dâautre. Pour du crossover, câest un sacrĂ© crossover.
 « Midnight Train to Georgia », câest, une fois encore, une histoire dâamour et de fidĂ©lité : un jeune homme est montĂ© Ă Los Angeles pour y quĂ©rir fortune et cĂ©lĂ©britĂ©. Mais il y a, comme on dit, beaucoup dâappelĂ©s et peu dâĂ©lus, et le voilĂ qui, sans plus dâargent ni dâespoirs, doit rentrer tĂȘte basse dans son Sud natal (la GĂ©orgie, lâĂ©tat qui nous avait dĂ©jĂ donnĂ© le « Georgia On My Mind » de Ray Charles). Par amour pour lui, sa copine le suit, abandonne famille et amis pour lâaccompagner puisque quâelle « prĂ©fĂšre vivre dans son monde Ă lui, plutĂŽt que de vivre sans lui dans son monde Ă elle » (la phrase est bien plus Ă©lĂ©gante en V.O. : « Iâd rather live in his world / Than live without him in mine »). Ici, on peut voir le verre Ă moitiĂ© plein ou celui Ă moitiĂ© vide : lâamour a triomphĂ© puisque les deux personnages sont encore ensemble, et amoureux, Ă la fin de la chanson, mais la narratrice a dĂ» abandonner une partie de sa vie et de son passĂ© pour permettre Ă cet amour de perdurer. Que cela en vaille la peine ou pas nâest pas la question : dans le monde de la pop, lâamour est toujours une valeur Ă prĂ©server quoiquâil arrive, Ă nâimporte quel prix. Eh oui, le monde de la pop, câest celui des Bisounours, et alors ? Si vous voulez vraiment savoir Ă quoi lâon ressemble quand on a perdu lâamour, il suffit dâavancer dâune piste : « Iâve Got To Use My Imagination », le deuxiĂšme morceau dâImagination, il sâagit dâavoir Ă©tĂ© quittĂ©(e), et on espĂšre sincĂšrement quâil ne sâagit pas de la mĂȘme narratrice, parce que celle-ci dĂ©guste. Ici, la solitude ressemble pas mal Ă partir en guerre, Ă devoir survivre seul(e) dans le ghetto ou quelque chose comme ça, dans un Ă©lan qui rappelle pas mal celui du « Move on up » de Curtis Mayfield (le gĂ©nie du compositeur-arrangeur de Chicago en moins mais avec quand mĂȘme un magistral autant que martial riff de basse pour emmener le tout).
Dans « Midnight Train To Georgia », cependant, comme dans beaucoup de disques de soul des annĂ©es 70, le texte ne sâadresse pas Ă des adolescents, comme dans la pop des annĂ©es 60, et dans la majoritĂ© des productions Motown jusquâen 1967, mais bien Ă des adultes ou jeunes adultes : lâamour nâest pas tellement plus compliquĂ© que sur les bancs du lycĂ©e (il sâagit toujours dâĂȘtre avec ou de se faire quitter, dâembrasser ou de pleurer), mais les consĂ©quences sont bien plus larges. A quinze ans, si votre petit copain vous quitte, vous rentrez pleurer dans votre chambre, chez vos parents. Il nây a pas mort dâhomme, mĂȘme si les cicatrices sont lĂ . A trente, câest un peu diffĂ©rent. Le couple dâadolescent des annĂ©es 60 Ă©volue dans un cadre gĂ©nĂ©ralement rĂ©duit (son quartier, son lycĂ©e). Celui de la soul 70âs est en plein dans le monde : il travaille, doit payer son loyer et les factures, emmener les enfants Ă lâĂ©cole, passer prendre du pain en rentrant. Et surtout, il a intĂ©grĂ© la notion dâĂ©chec. Il ne fait pas le mĂ©tier dont il rĂȘvait, il a dĂ©couvert quâon nâaime pas au bout de cinq ou dix ans comme on aime durant les premiĂšres semaines, et que câest normal. Peut-ĂȘtre mĂȘme a-t-il dĂ©couvert ses premiers cheveux blancs ou un dĂ©but de calvitie ? Il nâaura pas ce quâil veut, ou en tout cas jamais totalement ce quâil veut, il le sait et il le chante. Lâinnocence, qui Ă©tait dĂ©jĂ plutĂŽt trompeuse jusque-ici, est dĂ©sormais sacrĂ©ment loin, enfouie par les annĂ©es, les dĂ©ceptions et les rĂ©alitĂ©s.
Musicalement, tout Imagination est de la « soul tapis rouge », de celle qui ne se chante quâen longue robe du soir, accompagnĂ© dâune section de cordes et de musiciens en smoking. « Midnight Train to Georgia » introduit les dĂ©bats par un roulement de caisse claire et un riff de cuivres descendant qui indiquent Ă la fois quâon ne va rigoler Ă chaque chanson, mais quâon va quand mĂȘme aller de lâavant coĂ»te que coĂ»te : les cymbales rĂ©guliĂšres et quasiment ininterrompues Ă©voquent le rythme dâun train tranquille au milieu de la nuit. Pas Ă©tonnant, câest celui de minuit, et il va en GĂ©orgie. MĂȘme au-delĂ de la rythmique, et Ă lâexception des nappes de cordes, pourtant plutĂŽt heurtĂ©s, toute lâinstrumentation est construite en ponctuations : les cuivres, naturellement, mais aussi le piano, la guitare, toute en petites phrases discrĂštes enfouies dans le mix avec le piano Ă©lectrique ; les chĆurs des « Pips » quand Ă eux, ponctuent et commentent lâaction (parfois de maniĂšre objective et cruelle : « A superstar⊠But he didnât get far »). Mais si vous voulez prendre une leçon de mĂ©lodie bondissante, câest la ligne de basse quâil faut Ă©couter : de tout le morceau, câest lâĂ©lĂ©ment le plus dynamique. Elle ne tient pas en place, syncope, part en arpĂšge, arrive rarement sur sa note sans petit motif de transition prĂ©alable, bref reste toujours en mouvement et ne rĂ©pĂšte quâĂ peine. Dans une instrumentation oĂč la seule intention mĂ©lodique est assurĂ©e par les voix (pas de solos de guitare, malheureux !), elle dĂ©tonne. Dans tout le disque (comme dans pas mal de disques de soul de ces annĂ©es-lĂ ), la basse est lâinstrument le plus vivant, le plus virtuose, celui qui prend le plus de libertĂ© avec les progressions et les ponctuations rythmiques, mais sur « Midnight Train To Georgia », câest un festival. On pourrait presque croire quâelle est hors-sujet, mais surement pas : sâil fallait quelque chose pour rappeler, au-delĂ dâun texte qui nâinspire pas forcĂ©ment la gaitĂ©, quâil sâagit dâune chanson finalement positive, câest bien elle. Par-delĂ le train de la rythmique, câest un petit cĆur qui bat autant quâil bat la campagne, quâon a du mal Ă suivre des yeux et des oreilles et qui fait sourire dans toute cette Ă©lĂ©gance un peu compassĂ©e et pas vraiment funky. On parlait le mois dernier de Paul McCartney mais, en matiĂšre de basse mĂ©lodique et bondissante, celle de Bob Babbitt reste tout autant dans les mĂ©moires, dans un style trĂšs proche.
De tous les albums de Gladys Knight (les vrais, hein, les Ă©coutables, pas ceux des annĂ©es 80), Imagination est sans doute le plus abouti, cohĂ©rent et riche en titres forts. Coup dâessai chez Buddah, câest un coup de maĂźtre qui nâaura malheureusement pas vraiment de descendance Ă sa hauteur. LâannĂ©e suivante, en 1974, I Feel a Song frĂŽle Ă nouveau les sommets Ă la fois des charts et de la soul-variĂ©tĂ© de qualitĂ© (sa reprise de « The Way We Were », popularisĂ©e peu avant par Barbra Streisand nous plonge cependant dans la mĂ©lasse la plus doucereuse), mais Gladys Knight se perd ensuite en projets aussi divers que peu convaincants, Ă la tĂ©lĂ©vision et surtout, hĂ©las, au cinĂ©ma : elle produit un mĂ©lo consternant, Pipe Dreams, dans lequel elle tient le rĂŽle principal aux cĂŽtĂ©s de son mari, qui fait un four retentissant autant que mĂ©ritĂ© et la ruine pratiquement. Ajoutez Ă cela la vague disco qui balaye sur son passage pas mal dâartistes noirs de la premiĂšre moitiĂ© de dĂ©cennie et un label au bord de la faillite⊠On ne reverra Gladys Knight quâau milieu des annĂ©es 80, grĂące Ă son engagement caritatif, plusieurs albums Ă succĂšs (mais purement inĂ©coutables, as far as Iâm concerned) pour MCA et un gĂ©nĂ©rique piteux pour un James Bond de fond de cale, License to Kill. Tant pis, Imagination restera quand mĂȘme une petite pĂ©pite de la soul grand public aux ambitions mainstream soutenues par des chansons trĂšs bien Ă©crites et par une production de grande classe. De la pop pour adulte, qui ne renie rien de ses rĂȘves et de ses racines, malgrĂ© les strass et les effets de manche amplifiĂ©s par les projecteurs. Â