Il y a longtemps que je nâai pas Ă©crit. Peut-ĂȘtre pour fuir une rĂ©alitĂ© bien trop lourde, trop cruelle et sournoise qui sâinstalle en moi comme une ombre immuable. Mais elle est lĂ , implacable, et je la hais dâune haine sourde, celle dâun corps qui trahit son Ăąme.
Il y a quelques mois, un miracle fragile sâest glissĂ© en moi â une vie en devenir. Dâabord, une lumiĂšre dâeuphorie, un souffle dâespĂ©rance. Puis la vie sâest faite tempĂȘte, et la maladie mâa rattrapĂ©e, sournoise, implacable. Depuis un an, les douleurs rampent, sâinfiltrent, gagnent chaque recoin de mon bas ventre, ce secret profond que je cache aux autres, ce cri silencieux que je retiens jusquâĂ ce quâil dĂ©borde, en larmes, dans la solitude de ma chambre.
Ătre mĂšre⊠câĂ©tait un rĂȘve ancien. Un rĂȘve tissĂ© doucement, dans le silence des annĂ©es, avec une tendresse presque sacrĂ©e. Jâimaginais des matins de lenteur, des mains sur mon ventre rond, une joie calme et pleine. Ce rĂȘve-lĂ mâhabitait depuis toujours. Et il a fallu le briser. Pas parce que je ne le voulais plus â mais parce que mon corps ne le pouvait pas.
On parle dââinterruption volontaireâ, mais je nâai rien choisi. Ce nâest pas un choix quand on nâa plus dâespace pour respirer. Ce nâest pas un choix quand chaque jour est une lutte, quand chaque nuit est une brĂ»lure. Ce nâest pas moi qui ai dĂ©cidĂ©. Câest la douleur. Câest lâĂ©puisement. Câest la peur. Comment accueillir la vie quand la sienne sâefface ? Alors jâai pliĂ© ce rĂȘve, comme on replie un drap dâenfant quâon ne pourra pas utiliser. Je lâai rangĂ©, en pleurant, dans un endroit si profond que parfois je me demande sâil y brillera encore.
Et un jour, dans un cabinet blanc, une professionnelle de santĂ© a laissĂ© tomber ce mot : âpeut-ĂȘtre incurableâ. Pas une certitude, non, pas encore. Mais une menace suspendue, un fil tendu au-dessus de mes jours. Ce âpeut-ĂȘtreâ me hante. On attend les examens, on cherche, on espĂšre. Mais il est lĂ , ce mot terrible, comme un prĂ©sage. Il sâinsinue dans chaque silence, dans chaque battement de cĆur un peu plus rapide. Il murmure : âEt si câĂ©tait pour toujours ?â
Autour de moi, pourtant, tout semble normal. Je souris, je parle, je travaille, comme si rien ne brûlait sous ma peau. Chaque jour, je déploie une force immense pour masquer ce mal indicible, pour ne pas laisser transparaßtre ce cri intérieur. Je cache mes larmes, mes nuits sans repos, mes instants de faiblesse. Ce rÎle de femme forte, je le porte à bout de souffle, en silence.
Nous avons fait un choix, un dĂ©chirement â moi dâabord. Il faut que je guĂ©risse, quâon trouve la clef de ce mal qui me ronge, ce poids invisible et pourtant si rĂ©el. Dans quelques semaines, lâIRM, la fibroscopie, ces mots lourds dâattente et de promesses fragiles. Un an Ă courir dâun mĂ©decin Ă lâautre, parfois en larmes, mais toujours portĂ©e par cet infime espoir : celui de guĂ©rir.
Je ne sais plus quand tout a basculĂ©, ce moment oĂč lâombre a pris le pas sur la lumiĂšre. Je mâen veux. Dâavoir ignorĂ© les premiers signaux, minimisĂ© la douleur, cru quâelle finirait par passer. Et me voilĂ aujourdâhui, prisonniĂšre de cette souffrance quotidienne, nocturne, cette compagne infidĂšle qui me fait douter, parfois mĂȘme de ma propre vie.
Jâai pleurĂ© chez la sage-femme, jâai pleurĂ© devant mon patron, tentant dâexpliquer lâinexplicable. Et je pleure encore, dans le secret, au fond de moi, espĂ©rant une Ă©claircie, une main tendue, un souffle de rĂ©pit. Mais autour de moi, il y a le silence, le poids de lâincomprĂ©hension, les regards qui ne voient rien.
Je me surprends Ă envier ceux qui se plaignent dâautres douleurs, celles que jâaimerais pouvoir Ă©changer contre la mienne. Je ne peux me rĂ©soudre Ă vivre ainsi, prise au piĂšge dâun corps qui me trahit, dâune douleur qui consume.
Et puis, il y a cette impression Ă©trange : celle que la vie des autres est lĂ©gĂšre, fluide, alors que la mienne est lourde comme un hiver sans fin. Leurs conversations me semblent lointaines, vides, comme issues dâun monde qui nâest plus le mien. Moi, je suis restĂ©e en arriĂšre, figĂ©e dans un prĂ©sent trop douloureux. Comme si tout sâĂ©tait arrĂȘtĂ©. Et parfois, je me demande sincĂšrement : quelle est la place dâune vie dans laquelle la maladie a tout recouvert, jusquâau sens mĂȘme dâexister ?
Et pourtant⊠jâaurais tout pour ĂȘtre heureuse. De bons collĂšgues, un travail supportable, une douceur tranquille dans mes journĂ©es. Et surtout, lâamour. Un amour que je ne croyais jamais trouver, encore moins recevoir. Et parfois, je pense Ă lui, Ă ce poids que je lui impose sans le vouloir. Je nâai pas envie quâil passe sa vie auprĂšs dâun corps en lutte, dâun cĆur en sursis. Alors je me demande, dans mes moments les plus sombres, si je ne devrais pas le laisser partir, pour son bien, pour quâil ait la chance de connaĂźtre la lĂ©gĂšretĂ©, la simplicitĂ©, la vie sans douleur par ricochet. Mais au fond⊠je veux tellement vivre avec lui tout ce que nous avions rĂȘvĂ©. Tous ces projets simples, ces bonheurs ordinaires. Jâaimerais tellement pouvoir y croire encore.
Alors je me tais, je continue, et je me demande: est-ce que lâamour suffira Ă nous porter jusquâĂ demain ?