Il y a du café et un mot. Elle ne le lit pas, la culpabilité de se sentir soulagée, et file rallumer son Mac, une tasse à la main. C'est l'heure d'un petit fixe de rapports sociaux protégés.
DOA, Pukhtu (secundo)

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Il y a du café et un mot. Elle ne le lit pas, la culpabilité de se sentir soulagée, et file rallumer son Mac, une tasse à la main. C'est l'heure d'un petit fixe de rapports sociaux protégés.
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Tu ressembles Ă ton ombre.
Mon fils, ce soir.
Leur accord stipulait qu'ils utiliseraient leurs corps pour cette forme élaborée de masturbation que l'on appelle Faire l'Amour, mais qu'ils s'interdisaient d'éprouver la moindre émotion ou de chercher à sonder l'âme l'un de l'autre. Ces règles, se dirent-ils froidement, les empêcheraient de devenir dingues ou pédés.
Don Carpenter, Sale temps pour les braves.
La porte était en vieux bois vernis, teintée au brou de noix. Elle était ornée d'une poignée, d'un verrou, d'une chaîne et du règlement de l'hôtel. Elle menait au monde entier en général, mais nulle part en particulier.
Mémoire morte, Donald Westlake.
Rien n'est jamais aussi pur que ce qu'on s'était imaginé enfant. Prenez l'écriture. Prenez l'amour. Prenez l'amitié.
Un dernier verre au bar sans nom, Don Carpenter.

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Dix-neuf juillet
Ai eu chaud, comme tout le monde. Mais, quand on a de l’ombre et de l’eau, on n’a, ma foi, aucune raison de se plaindre.
Ai pas mal de travail, aussi. Mais, quand on aime ce qu’on fait et qu’en plus, on est payé pour le faire, bon sang, que demander de plus ?
Suis fatigué, je l’admets. Mais, quand on a un toit et un lit, mon dieu, où est le problème ?
N’ai rien à ajouter. Mais, quand on n’a rien à dire, ben oui, on se tait, et on écoute.
Le journalicule est en vacances. Notre vie commune reprendra quelque part vers la rentrée.
Dix-huit juillet
Ai travaillé dans mon jardin en mangeant des cerises, bercé par le zonzon alternatif des moustiques et des scooters. L’air était tiède, les chats voluptueux. De temps à autres, j’apercevais la silhouette de ma belle, à la fenêtre du donjon. Amant courtois, il me fallait traiter mes courriers électroniques en retard, relire des rapports urgents, bref, gagner mes galons de chevalier en honnête homme pour gagner son cœur. Une fois passée cette épreuve, revêtant mon habit de trouvère, je terrassai mon dragon de journal au clair de lune en le lardant de termes résolument moyenâgeux, avant d’aller rejoindre en sa couche ma suzeraine, laquelle serait peut-être endormie devant Games of Thrones.
Dix-sept juillet
Ai écrit ce journal avec un sentiment d’urgence : plus de batterie. Certes, je pourrais me lever pour brancher un chargeur. Mais quand j’écris « plus de batterie », je veux parler aussi de moi. Cette précarité énergétique m’oblige à aller à l’essentiel, aux mots censés nous venir quand c’est la fin. En l’occurrence, la fin d’un dimanche d’été. Si tout devait s’arrêter ici et maintenant, je crois que je n’aurais aucun regret digne de ce nom.
C’est déjà un bon début pour une fin.
Et si je ne sentais pas dessus mon épaule le regard curieux (et parfois lassé) de certains de mes fidèles lecteurs, je serais tenté de parler une dernière fois d’amour. Or il y aurait tellement à dire qu’il faudrait que je me rebranche sur le secteur et la condensation des mots ultimes s’en trouverait diluée. Il me reste trois pour cent. Je pars en paix. Buvez à ma santé.
Seize juillet
Me prépare mentalement à prendre la responsabilité d’un feu et de la cuisson subséquente de protéines animales à des fins gastronomiques. Néandertal gourd, entouré de sapiens sapiens tellement plus aptes que moi à faire un feu, à gérer un barbecue, à présider aux destinées d’un jardin, à conduire une voiture, à élever une famille, je vais devoir donner le change, en plein soleil, à moitié ivre, forcément, sous les yeux d’enfants tellement évolués que les reconnaître relèverait de la vanité. A moi de faire la preuve de mes capacités d’adaptation. Demain je passe un stade de l’évolution, demain je fais cuire des chipolatas. Demain, après avoir perdu des points bêtement (travail forcené, amitié virile, insouciance délibérée), je repasse mon permis de paternité.
Quinze juillet
Me suis fait rattraper par la réalité. Moi qui pensais bêtement, réglant mon pas sur celui de Voltaire, qu’il fallait cultiver notre jardin… Je me fourvoyais. Mon jardin, me dit le journal de ce matin, c’est le monde, avec toute la beauté et toute l’ordure qui croissent en son sein. Non pas mon petit monde, mes enfants, ma femme, mes livres et mes pâquerettes. Pas seulement : la culture, la famille et l’amitié sont des refuges de fortune.
Oui mais comment peut-on s’engager contre un ennemi qui n’existe qu’en creux ? Mon ennemi, comme disait l’autre, n’a pas de visage, c’est la violence et la façon dont on parle de la violence, c’est aussi la cause de cette violence et la manière dont on la prolonge. Les gens qui, aujourd’hui, tuent massivement d’autres gens semblent agir comme si la vie n’était qu’un rêve. Regardons la réalité en face : il ne suffit pas de les pincer. Dès lors, de quelle voie disposons-nous pour laisser à nos enfants un monde meilleur ? Cultiver notre putain de jardin ? Agir quotidiennement, à petits pas, sur les choses sur lesquelles nous avons encore prise ? Je n’ai pas de réponse. Je suis, tout comme vous, j’imagine, dans une crise qui ne peut mener qu’à un repli radical ou à une ouverture totale : Roundup ou fleurs sauvages.

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Quatorze juillet
Ai torturé les lilas, mutilé les rosiers, dégommé la chélidoine. Doigts : meurtris. Avant-bras : éraflés. Volonté : rabougrie.
Mais demain, à la fraîche, je ferai de nouveau face aux monstroplantes. Tremble, noisetier, c’est une tête au carré qui t’attend ! Laurier, ton scalp finira en déchetterie !
Fils caché d’Attila et de Sisyphe, je consacrerai chaque seconde de mon week-end à débarrasser la croûte terrestre des végétaux indésirables. Dussé-je y perdre la santé. Laquelle ne passe pas toujours, quoi qu’on en dise, par les plantes.
Treize juillet
Me prépare mentalement à en découdre avec la nature. Celle qui a pris ses aises au fond de mon jardin, au point d'en faire une jungle où ma femme, mes enfants et mes chats refusent de s'aventurer, de peur d'y croiser, respectivement : le fantôme de l'amant de Lady Chatterley, le croquemitaine des bois de Picardie, une araignée un peu plus grosse que la moyenne. Quant à moi, n'écoutant que mon courage et les conseils de mon père qui pleurerait s'il découvrait les conditions de vie du magnolia qu'il planta jadis, je vais essayer de ne pas me laisser envahir. Néanmoins, avant de jouer les Jeanne d'Arc potagères, les Charles Martel du dimanche, je vais miser sur mon principal atout : la diplomatie. Il est connu en effet qu'il faut parler aux plantes. Aussi, je n'exclus pas d'entamer de longs pourparlers avec la nature, au milieu d'elle, pourquoi pas dans un transat, le sécateur dans une main, l'arrosoir de la paix dans l'autre. Je prendrai le temps qu'il faut, quitte à dormir sur place.
Douze juillet
N’ai pas trouvé le temps d’écrire (ceci pour répondre à la question que l’on a cessé de me poser depuis belle lurette). Je trouve à peine le temps de lire. J’ai trouvé ce soir le temps de me rendre dans une librairie magique, parce que savamment bordélique et ouverte aux heures des bars (que je ne fréquente plus, ne trouvant plus le temps de boire). En suis revenu avec l’envie de lire, activité héroïque par les temps qui courent (il fut un temps, justement, où je claironnais que j’écrivais quand je n’avais pas le courage de lire). Certes, en fin de compte, je me retrouve à écrire (mais ça ne compte pas car c’est ma vie).
Onze juillet
Ai réaccordé la guitare en bois qui traînait dans un coin du salon, telle une beauté agricole ignorée des danseurs bêcheurs. Fourmi dilettante, j’ai fourbi mes armes de cigale radicale. Car les beaux jours reviennent, mes frères. Et avec eux, la tentation des mots en musique, comme du temps où j’étais poète sous-réaliste, partagé entre insouciance et trop-souciance. Chanterai-je de l’été ? Pas sûr. Mais il ne sera pas dit que j’ai renoncé.
Dix juillet
Ai fait disjoncter une centrale nucléaire en essayant de faire cuire une chipolata (flemme de faire du feu).
Ai eu une discussion avec ma femme sur le football, l’histoire, la mémoire (Stéphane Guivarc’h comme incarnation humaine de l’angle mort).
Ai écrit mon journal en regardant sans le son la fête de patronage de l’Euro (dehors le vent se lève, dimanche soir avance masqué, je voudrais que la France gagne pour qu’il ne vienne pas à l’idée de quelqu’un de casser une nouvelle fois le rétroviseur que j’ai patiemment soigné au chatterton ; chatterton le ruban adhésif, pas le poète maudit, puisse-t-il reposer en paix malgré les coups de klaxons).

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Neuf juillet
Ai gardé le plus longtemps possible en mémoire le son de cette phrase, prononcée par la caissière de l’Intermarché (les supermarchés, toujours) à mon retour de la déchetterie : « vous êtes parfait, monsieur ».
Officiellement, son constat s’appuyait sur le fait que, prévenant et perspicace, j’avais extrait une bouteille du carton de vin dont je souhaitais faire l’acquisition, carton que j’avais laissé au fond de mon chariot afin de ménager les lombaires de la pauvre travailleuse. Rentrant à la maison, avant de me vanter avec l’espoir naïf de rendre ma femme jalouse, je sautai le Robert Historique de la Langue Française, pour vérifier que j’avais bien compris ce que j’avais entendu, ou l’inverse. Comme souvent, le mot avait sa part d’ombre. Car si l’adjectif « parfait » renvoie à l’excellence, à la perfection, il désigne aussi ce qui a atteint son plein développement, sa plénitude. Autrement dit, ce qui s’apprête à décliner (si vous buvez un vin après qu’il a atteint sa plénitude, vous buvez du vinaigre) : quand on tombe dans le plus-que-parfait, on est grammaticalement et définitivement has been.
Conclusion : demain j’y retourne (Intermarché est la seule grande surface ouverte le dimanche dans nos contrées) ; je passe à la même caisse, avec la même caissière ; je pose mon carton sur le tapis roulant et je la laisse se débrouiller ; je n’exclus pas d’être un peu mufle si elle m’entreprend sur le thème de la carte fidélité ; la caissière péremptoire pourra alors constater que le chemin est long qui me sépare de la perfection qu’elle avait cru entrevoir ; et j’aurai, en prime, un deuxième carton de ce vin de vigneron qui, pourtant loin d’être parfait, pourrait m’accompagner encore un moment.
Huit juillet
Ai surmonté les épreuves de la journée une à une, avec la résolution butée d’un héros de jeu vidéo.
Ce matin, dans le métro, au moment d’entrer dans la partie, j’ai dû, pour retrouver mon calme, respirer au carré (technique, découverte au détour d’un roman de Laura Kasischke, que je ne décris pas ici car tout le monde dispose d’une connexion internet ou, mieux, des livres de Laura Kasischke).
A chaque niveau, un boss à vaincre. Oui, au fait, j’en suis revenu à ma métaphore - lourde mais opérante - des jeux vidéos (sujet que je ne maîtrise absolument pas ; mes références en la matière datent des années quatre-vingts). A chaque fois, le méchant est plus méchant et plus difficile à combattre mais comme j’ai hérité d’une arme du précédent, je m’en sors et passe au niveau suivant.
Jusqu’au moment du boss final, que je devine dans le miroir, au moment où j’écris ces lignes, dans la demi-pénombre, visage éclairé par l’écran de l’ordinateur, doigts comme des tentacules qui pianotent staccato. Ce type me fait peur, il est plus fort que moi. Il connaît toutes mes faiblesses, prévoit tous mes coups. Mais je sais comment le battre. Il suffit de le laisser croire qu’il existe, que tout cela est sérieux, que la vie est autre chose qu’un jeu. Il finira par triompher de lui-même, fatigué de frapper dans le vide.