La solitude est un moteur à souvenirs. La mienne est particulièrement fertile ; plus que des souvenirs, ce sont des regrets qui surviennent. Des non-souvenirs, des mots restés dans la gorge, des gestes restés dans les coudes. De la retenue, dont il ne reste que des miettes. Des parcelles de rien.
Il reste, si, il reste quelque chose, il reste, accoudées à mon esprit, allongées sur ma rétine, les images de celles dont la beauté est une sucrerie amère lorsque j’y trempe les lèvres de mon ego.
C’est La plus belle fille du monde, rencontrée à un festival, où je n’aurais pas mis les pieds si je ne l’avais su présente. Je l’ai reconnue de loin ; de l’avatar au visage, il n’y avait aucune différence ; ses photos ne mentaient pas. Un regard a suffi.
Un regard. Explosion. Morceaux de chair dansants dans mon crâne. Massacre de sexualité en shot. Cul sec. Mais discret ; de simples suppositions que cette bouche, que ces yeux, que ces cheveux. Des regards en coin, coincés dans la timidité, ce dieu qu’on ignore et qui nous fait courber. Je me souviens. Je me souviens qu’elle a fermé les yeux pour s’attacher les cheveux. Et j’ai volé à son insu, par mon oeil affamé, son rayonnement. Une heure, une seconde ; la félicité est en marge du temps. J’ai tout avalé dans ma mémoire, tout ce tableau : tout ce visage, jusqu’au plus infime détail. Coulée de la joue aux lèvres, un nez figé, repère de caresses d’enfants. Oreilles sourcils et front. Mèche mâchoire et menton. J’ai tout attrapé. Sa paupière s’est rouverte, et les miennes ont feint l’indifférence. Et pendant les heures qui ont suivi, je n’ai rien su dire. Et je me suis senti sale de lui avoir pris sa lumière sans rien lui demander, sans rien lui rendre. Et minable de n’avoir pas essayé de lui prendre le moindre petit baiser, fut-il léger, fut-il frivole, fut-il futile.
C’est elle. Oui. C’est elle que je regrette, parfois, quand la nuit chante ma solitude dans une harmonie cynique.
Mais c’est aussi cette fille dans ce bus. Un bus de nuit, absurde, insensé. Sans savoir où j’étais, ni où j’allais, perdu, j’ai pris ce bus et cette peinture qui jouait à l’humaine. A chaque station, je me disais “Léo, tente un mot, une phrase, une blague, un son, un sourire, n’importe quoi !”. Mais je n’ai rien tenté, pour ne pas attenter à sa tranquillité ; tard la nuit, chaque approche est teintée de peur, de menace, de fuite impossible. Le spectre des trousseurs éhontés rend la poésie impossible. Elle est sortie, simplement, sans un regard. Si. Avec un regard. Après. Une fois dehors. Elle m’a regardé, et elle m’a souri. Petite souris aura oublié le rat demain, mais pour l’instant lui offre de quoi se nourrir en lumière, dans les ténèbres épaisses du quartier déserté.
Métro. Tard. Aussi. Parfum bonnet piercing et tatouage. Sillon des yeux aux commissures ; éclairage improvisé dans la rame éteinte. Du phonème au graphème ; poème vain, dicté par le vin, remplaçant le sang dans mes veines pleines de vers alcoolisés.
Un archange descendu, prétendue ordinaire
Rencontre du diamant, du platine et de l’or
Les ombres incongrues coulent et vont de pair
Avec cette danseuse affiliée à l’aurore
Il faudrait à la plume un talent de sculptrice
Et de peintre, et encore de chanteuse divine
Pour se faire l’écho de l’inconnue actrice
Dont le jour évanoui avec douceur dessine
Oserais-je lui dire…
Non. Je n’ai rien osé du tout. Elle est partie me laissant à mes vers déjà dévorés par l’asticot farceur. Vers déjà morts, à l’envers, jetés vers Anvers, brûlés dans un verre.
Ce sont elles. Non. Ce sont des dizaines d’autres. Des regrets aux visages entrevus, à la chaleur envisagée. Aux nuques sur lesquelles ont voyait déjà nos doigts glisser, aux souffles endormis sous les caresses nocturnes. Des bonheurs aperçus, fabriqués, et qui s’offrent à d’autres.
Et pour moi, et pour d’autres sûrement, solitude et caresse de notre propre cou. Sommeil sous le coup d’un trop plein de fatigue. Sommeil lourd et bercé d’illusions rectifiées. Et douleurs sourdes qui aiment à sourdre des rêves inachevés.
Un regard et des regrets ; et pour elles, un regard et l’oubli. Elles sont mon tout, et moi leur anodin.