Si on a pu voir parfois derriĂšre la lĂ©gĂšretĂ© des films de super-hĂ©ros un message Ă©minemment philosophique, est-ce aussi le cas de la derniĂšre production des studios Marvel ? Rien nâest moins sĂ»r au premier abord, puisque lâunivers des "Gardiens de la Galaxie" est bien Ă©loignĂ© du notre et sa fantaisie semble peu apte Ă susciter des rĂ©flexions profondes. Et pourtant, câest bien dans sa dimension divertissante que semble sâaffirmer en creux une vĂ©ritable pensĂ©e existentielle.
 Les "Gardiens de la Galaxie" prennent le contre-pied du rĂ©alisme qui sâest affirmĂ© ces derniers temps en matiĂšre de films super-hĂ©roĂŻques. Le "Dark Knight" de Nolan ou le "Superman" de Snyder insistaient parfois lourdement sur lâhumanitĂ© du super-hĂ©ros, faillible et en proie aux dilemmes les plus tragiques. Ă lâinverse, les hĂ©ros du film de James Gunn sont irresponsables, blagueurs et totalement loufoques. Certains font mĂȘme davantage partie du monde vĂ©gĂ©tal (lâattachant Groot) ou du monde animal (lâĂ©nervant Rocket) mais tous sont plus ou moins dâorigine extra-terrestre.
Ă lâinverse de Superman, qui malgrĂ© sa nature kryptonienne sâhumanise progressivement, tout est prĂ©texte ici Ă lâhybridation (la trĂšs charmante et trĂšs verte Gamora) et Ă lâexplosion des genres. Cela ne contribue-t-il pas Ă interdire toute rĂ©flexion sur la condition humaine ?
On doit reconnaĂźtre lâextrĂȘme efficacitĂ© de ce cinĂ©ma ludique et bourrĂ© dâeffets spĂ©ciaux. Lâunivers est chatoyant et bizarre, le voyage proposĂ© nous en fait voir de toutes les couleurs. Mais Ă quoi bon ? Le spectateur est en droit de se demander si un film est autre chose quâun tour de montagnes russes dans un parc dâattraction. Mais la force des "Gardiens de la Galaxie", câest dâarriver finalement Ă mettre le divertissement en abĂźme, et de provoquer le vertige du vide intersidĂ©ral.
Le divertissement est dĂ©fini par le philosophe Pascal comme cette capacitĂ© bien humaine Ă faire diversion pour ne pas penser lâessentiel, le problĂ©matique, le douloureux. Les hommes sâĂ©tourdissent du rien, du vain, du plaisir, pour Ă©chapper Ă toute rĂ©flexion sur leur condition misĂ©rable.
Or le film met en image cela Ă la perfection, dĂšs les premiĂšres minutes. Un enfant est dans la salle dâattente dâun hĂŽpital, sa mĂšre est en train de mourir. Il tente de fuir lâinsupportable en Ă©coutant son walkman. Quand on lâappelle au chevet de la mourante, il ne peut affronter la douleur et dĂ©tourne son regard.
Le hĂ©ros principal de lâhistoire, Peter Quill, incarne donc Ă lui seul cette tentative dâĂ©chapper constamment Ă lâangoisse qui nous travaille : devenu adulte, câest un aventurier mercenaire, Ă la recherche de sensations fortes et de conquĂȘtes en tout genre. Tout est bon pour se divertir. Son pseudonyme "Starlord" le fait roi des Ă©toiles, mais comme le dit bien Pascal :Â
 "Un roi sans divertissement est un homme plein de misÚres."
LĂ oĂč le film est malin, câest quand il fait du divertissement la seule arme possible face Ă lâadversitĂ©. Au moment oĂč le hĂ©ros se retrouve devant la force brute du mĂ©chant, il ne lui reste plus quâĂ danser pour faire vaciller son attention et provoquer la surprise. Cette scĂšne surrĂ©aliste de danse rĂ©duit les autres scĂšnes dâaction Ă nĂ©ant ; le rythme frĂ©nĂ©tique du film sâarrĂȘte un instant pour nous signifier la vanitĂ© de la puissance physique. La musique et lâhumour pour dĂ©samorcer la haineâŠ
Ce nâest donc quâen creux et dans les vides que se dessine lâintĂ©rĂȘt rĂ©el du film. La vĂ©ritable quĂȘte de Peter Quill est une quĂȘte de sens : il sâagit de dĂ©couvrir ses origines et se trouver un but valable Ă poursuivre. La fin du film y rĂ©pond en partie puisque le hĂ©ros trouve lâamour, apprend lâexistence insoupçonnĂ©e dâun pĂšre bienveillant, et se dĂ©couvre une Ăąme de justicier intergalactique.
 Les "Gardiens de la Galaxie" est donc un habile recyclage du thĂšme supra-hĂ©roĂŻque. MalgrĂ© une esthĂ©tique rĂ©solument geek (le walkman, lâinfluence de Star Wars et de Star TrekâŠ) et pop (les couleurs, la musique des annĂ©es 1970), on retrouve les fondamentaux du genre.
Il est bien question de double identité, de super pouvoirs et de justice, mais tout cela est habilement brassé de telle sorte à assurer le dépaysement souhaité.
Les protagonistes se demandent Ă la fin sâils vont dorĂ©navant faire le bien et le mal ; ils rĂ©pondent quâils feront un peu des deux, mais on ne les croit pas une seconde. Le film est tellement bon enfant que cette contestation du manichĂ©isme qui fait lâintĂ©rĂȘt du personnage de Batman nâa ici aucune raison dâĂȘtre.
Encore une fois, tout lâintĂ©rĂȘt du film nâest pas dans le fait de susciter la rĂ©flexion critique du spectateur, mais dans le spectacle total, qui une fois le gĂ©nĂ©rique terminĂ© nous fait poser la seule question valable : Ă quoi bon ?
Simon Merle, auteur de Super-héros et Philo (Bréal, 2012)