Qu’on songe à ces vers connus: ‘Nous entrerons dans la carrière / Quand nos aînés n’y seront plus. / Nous y trouverons leur poussière. / Et la trace de leurs vertus.’ Nous y voilà. La carrière de l’historien, celle du spécialiste de sciences sociales, n’est pas ce territoire des parcours professionnels nécessairement soumises aux bouleversements du siècle, ce monde qui obsèdeblés nouveaux entrants et tels de leurs grands frères qui s’imaginent leurs mentors, promettent positions et promotions. Non, cette carrière, l’hymne l’évoque par un vocable moins récent : c’est une autre voie où l’on a concouru qu’un lieu où d’autres, aînés, ont travaillé, et dont il reste à extraire des blocs, avec un attirail de machines et d’outils, avec du savoir-faire étui tant soit peu d’habileté. Les unes offriront au tout venant de la construction, tout de même de belles pierres, ou même parfois, à un artiste plus habile, la matière d’une oeuvre rare. D’autres comporteront des failles, bien sûr. Leur emploi ou réemploi les révéleront, ruinant les attentes de ceux qui se précipitent dessus. D’autres encore demeureront à l’état brut, parfois même abandonné sur place. Il appartient à celles et ceux qui découvriront Les formes de l’expérience, ou d’autres aspects de l’oeuvre de Bernard Lepetit (…) d’envisagerblé domaine expérimental qu’il entendait ouvrir, les voies que les uns et les autres y ont tracées, les allées trop dégagées qu’on crut y repérer pour des raisons de commodité mnémotechnique, d’entretenir une mémoire de l’essayeur, de l’empiriste sceptique et constructif, de songer au coordonnateur de l’atelier de l’historien, non pas tant au possible chef d’école disparu, pente de son action, peut-être, alors que paraissaient Les formes de l’expérience. Sans doute, le temps du droit d’inventaire historiographique des années 1990 et 2000 est-il venu. Quoi qu’il en soit, c’est entendu : par des moyens nouveaux, ‘Tentez l’expérience’ !
Éric Brian, “Préface. L’expérience brisée” (p. 13-14)














