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Ces dernières années, via Byzance j’ai eu la chance de travailler avec des artisans, notamment pour créer des bijoux de perles tissées à la main par une tribu Zulu en Afrique du Sud. C’est ainsi que je découvris ébahie la beauté et l’ampleur de cet Art ancestral qu’est le tissage. En Afrique, chaque tribu détient ses propres techniques et attributs esthétiques.
Alors que les motifs Ndebeleh sont composés exclusivement de figures géométriques surlignées de noir ; ceux des Yorubas sont plus figuratifs, adoptant des formes organiques rappelant la faune et la flore. Les Zulus sont adeptes des lignes épurées, laissant ainsi une grande place à l’harmonie des couleurs. Les Kubas du Congo et les Mbukushus du Botswana partagent un même goût pour les contrastes forts en usant de motifs tramés de noir et de blanc. Autant de savoirs-faire transmis de génération en génération, précieux rescapés face à l’industrialisation des techniques de production.
En contraste de nos quotidiens occidentaux, ces images me renvoient à une époque dont je n’ai pas goûté. Celle dont les temporalités n'étaient pas soumises aux objectifs du capital. À chaque perle enfilée, à chaque nœud serré, à chaque pigment infiltré dans les veines du coton, on peut y mesurer les gestes effrénés d’une machine. Cette dernière est plus rapide, plus précise ; elle peut réaliser toute forme dictée par l’humain. Cependant, elle en retire selon moi toute la poésie.
Si l’industrie a prouvé son efficacité dans la production de masse, elle reste inférieure face aux artisans en terme de création originale. Les intelligences artificielles auront beau tenter de mimer la nature unique d’une pièce réalisée à la main, les imperfections en resteront factices, manquant de subtilité. Raison, s’il en fallait, de soutenir l'artisanat et ses milles visages disséminés à travers le monde.
Melancolie d’Edvard Munch, L’Apollonide de Bertrand Bonello, La famille Tenenbaum de Wes Anderson.
Ces derniers temps, j’écoute Remède à la mélancolie en replay sur France Inter. Dans ce podcast hebdomadaire en place depuis quatre saisons, la chroniqueuse Eva Bester s’adresse à des écrivains, acteurs, philosophes et artistes en tous genres et leur pose cette question : Quel est votre remède à la mélancolie ?
Il est intéressant de noter que d’une personne à l’autre, ce mot revet bien des définitions. Certains se plaisent et même se nourrissent de cette humeur qu’ils apparentent parfois à de la nostalgie. Elle leur sert de moteur à la création de par le ressassement de souvenirs souvent douloureux. D’autres repoussent avec force l’apparition de la mélancolie à l’aide desdits remèdes, pouvant prendre eux aussi des visages opposés. Alors que Chiara Mastroianni retrouve le sourire par le visionnage répété de la filmographie de Will Ferrell, Vincent Lacoste préfère s'enfoncer dans le désespoir pour mieux en réchapper. Il se plonge alors dans les écrits d’Emil Cioran, cet écrivain et poète roumain éminemment mélancolique à qui l’on doit quelques pépites de scepticisme.
“Ne se suicident que les optimistes qui ne peuvent plus l'être. Les autres, n'ayant aucune raison de vivre, pourquoi en auraient-ils de mourir ?” De l’inconvénient d’être né, Emil Cioran
“Désunis, nous courrons à la catastrophe. Unis, nous y parviendrons." Syllogismes de l'amertume, Emil Cioran
Parmis les propositions des invités, certaines m’ont marquées plus que d’autres. Notamment celle d’Anaïs Demoustier qui dit se sortir de ses états mélancoliques par le biais du chant lyrique. Outre l’originalité de sa proposition, j’imagine bien la jouissance que peut procurer la libération de ces sons sortis de recoins encore inconnus de son corps. Ces aptitudes insoupçonnées enfin révélées, les maux semblent s’effacer face à la puissance de l’acte concret. D’après elle, notre société occidentale délaisse trop souvent le corps au service de l’intellect. Il faut se tourner vers des cultures ancestrales, en Amérique ou en Asie, pour découvrir les rites chamaniques et autres cérémonies commémoratives dont les participants usent du chant et de la danse comme élément central et constitutif de leur histoire.
Cela me fait penser à un film vu récemment, Les oiseaux de passage des réalisateurs colombiens Cristina Gallego et Ciro Guerra, qui retrace l’histoire d’un clan Wayuu qui va se trouver affilié au commerce naissant de la drogue en Colombie dans les années 70. Les coutumes encore profondément ancrées se trouvent mêlées à l'avidité des hommes. Une scène en particulier m’a marquée par sa beauté indéniable : celle du rite de passage à l’âge adulte des femmes du clan. Elles doivent s’adonner à la danse Yonna face à leurs aspirants. Ceux qui réussiront à ne pas tomber alors qu’ils fuiront à reculons la danse éffrénée des jeunes femmes seront considérés dignes de les demander en mariage. Une vision à la croisée de la corrida espagnol et de la parade nuptiale.
En bonus, un court-métrage musical du mélancolique King Krule par la réalisatrice Charlotte Patmore.
J’ai essayé de taper Art sous contraintes sur google search. J’y ai trouvé entre autres des articles traitant des régimes totalitaires et de leur emprise sur la création ; des allusions aux textes sacrés qui restreignent la représentation de dieu et des hommes façonnés à son image ; diverses références à l’Oulipo mais aussi à la poésie dont les multiples règles préétablies structurent le processus artistique.
Dans quelques années, trouverons-nous des articles traitant de l’Art créé sous la contrainte du confinement? On voit déjà fleurir ça et là diverses initiatives, souvent relayées par le biais des réseaux sociaux, faute de lieux physiques pour exposer les oeuvres. L’artiste allemand Max Siedentopf étant, à ma connaissance, l’exemple le plus prolifique sur ce sujet.
Outre sa collaboration récente avec Gucci en tant que directeur artistique, il maintient une pratique artistique indépendante foisonnante sur son compte intagram @maxsiedentopf. Il y cultive un goût pour les séries photographiques aux sujets divers mais souvent brûlants d’actualité. Aux premiers jours de l’épidémie, il avait d’ailleurs fait paraitre plusieurs séries photos devenues virales tant elles étaient éloquentes. Notamment celle montrant des tentatives de substitution aux masques de protections tant convoités.
Dernièrement, il a appelé les internautes à participer à l’élaboration d’un guide de survie en temps de confinement. Ainsi, chaque jour il poste des instructions afin que chacun puisse se mettre en scène au sein de son appartement à l’aide d’objets du quotidien et d’une dose d'auto-dérision. Il sélectionne ensuite un florilège des photos reçues qu’il poste en taguant les participants. Une façon d’illustrer la célèbre citation d’Andy Warhol, version 2020: In the future, everyone will be world-famous for 15 minutes.

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Dans son moyen-métrage Shaking Tokyo, Bong Joon-Ho -réalisateur multi-primé de Parasite- met en scène un homme vivant seul cloitré depuis plus de dix ans. Alors qu’un tremblement de terre secoue Tokyo, une livreuse de pizza s’évanouie dans son entrée. S’ensuivra une improbable histoire d’amour entre ces deux personnages ayant fait le choix du cloisonnement à long terme.
Le moyen-métrage de Bong Joon-Ho est à (re)découvrir ici en streaming.
Les nippons ont donné un nom à ces confinés volontaires : les hikikomori. Ils seraient nombreux au Japon -mais aussi en Corée du sud ou en Espagne où l’on fait état du même phénomène- à ne sortir de leur appartement que pour se procurer les vivres essentiels à leur survie.
« En 2016, le gouvernement japonais publie une étude de décembre 2015 qui décompte 540 000 ikikomori enfermés depuis au moins six mois pour les 15-39 ans. Mais, en prenant en compte leurs aînés, ils seraient aujourd’hui plus d’1 million. »
Un autre terme japonais, Otaku, décrit les individus qui s’adonnent avec passion à une activité intérieure.
Le mot se compose de la préposition honorifique « o » et du substantif « taku » signifiant « maison », « demeure », le « chez-soi ». Tenant lieu d’identité collective, la dénomination a créé chez certains un sentiment de cohésion. Des liens se tissent par l’instauration d’une culture commune qu’ils partagent par des biais virtuels. Cela peut aller de la pratique assidue de la cuisine ou de l’élevage d’insectes à la célébration de la pop-culture à travers des films d’animation, des jeux vidéos ou des mangas.
Ce serait dans les années 80 que serait apparut les premiers indices de distanciation sociale au Japon. Face à l’essor brutal du capitalisme, une partie de la population en manque de repère se désengagent peu à peu de la vie sociale et politique. Ils choisissent de se marginaliser pour se consacrer pleinement à leur passion. La technologie naissante bouleversant le rapport à l’autre, les interactions numériques semblent plus fiables et moins intrusives. Elles offrent le choix de ses interlocuteurs, grâce à une connexion continue et mondiale. Elles permettent en outre de revêtir une multitude d’avatars, masculin/féminin/anonyme/etc. Ce dédoublement du soi à l’ère numérique annonce l’avènement de nouvelles identités non genrées, multidimensionnelles.
Alors que la durée de cette crise sanitaire reste incertaine, près d’un tiers de la population mondiale est aujourd’hui confinée. L’occasion pour ceux qui en bénéficie de réévaluer leur rapport au temps et à l’espace. Et si nous prenions goût à cette retraite forcée ?
Le septième Art est l’un des mediums privilégiés de la fiction via l’exploration de futurs d’anticipation, de passés revisités, de présents tantôt utopiques ou dystopiques. Ainsi les cinéastes s’amusent à projeter ces mondes alternatifs en laissant libre cours à leur imagination.
Alors que dans le film Barbarella, Roger Vadim propose une alternative sans contact -ou presque- aux relations sexuelles “terriennes” ; dans Le cinquième élément Luc Besson imagine des pilules qui, une fois passées au micro-ondes, se transforment instantanément en poulet rôti. Deux scénettes qui nous font sourire de par leur incongruité tout en touchant du bout du doigt des problématiques qui nous taraudent (récession sexuelle, aliments ultra-modifiés).
Là est toute l’ambiguïté de ces mondes fictionnels. Ils survolent notre sphère quotidienne et viennent y piocher des réalités communes qu’ils développeront de façon plus ou moins exacerbée dans leurs scénarios.
Dans un registre plus austère, Fahrenheit 451 de François Truffaut et Alphaville de Jean Luc Godard dépeignent des mondes futuristes où les libertés individuelles seraient restreintes. Ces deux cinéastes de la nouvelle vague, normalement habitués aux films naturalistes, ce sont lancés à une années d’écart (1965/66) dans des oeuvres prospectives. Dans le film de Truffaut, tiré du célèbre ouvrage écrit par Ray Bradbury et publié en 1953, les livres sont interdits car ils empêcheraient les gens d’être heureux. Dans celui de Godard, il en va de même pour les sentiments humains : conscience, larmes et mots inutiles au bon fonctionnement du système sont interdits.
Dans les deux cas, la société est déshumanisée, sans amour, sans intelligence et la violence est cultivée par ceux censés l’en défendre -les pompiers brûlent les livres, les policiers arrêtent les libre-penseurs. La culture, la liberté d’expression, les émotions sont bafoués au nom de l’intérêt commun. Les deux cinéastes célèbrent donc le langage comme unique clé de la liberté. À la veille des révolutions sociales de 1968, les deux films sont révèlateurs de l’état d’esprit dans lequel se trouvaient leurs réalisateurs.
La veille d’une révolution sociale... N’en approcherions-nous pas aujourd’hui encore ? C’est la question posées par la mini-série anglaise Years and Years qui propose un scénario d’anticipation ultra-réaliste dont le premier épisode se situe l’année même de sa sortie en 2019. Dans un contexte géo-politique enclin aux pires dérives, le spectateur assiste au délitement d’une famille tiraillée entre les écarts de convictions et le fossé générationnel qui se creuse face à la technologie. Des sauts successifs de dix années vers l’avant vont dès lors nous projeter dans un futur dont la part anxiogène fera une lente ascension jusqu’à atteindre son paroxysme dans le sixième et dernier épisode.
Cette nuit, je me suis surprise à rêver d’un Paris déserté, devenu le terrain de jeux de skaters profitant de ses multiples architectures et sculptures urbaines.
Aux États-Unis, on compte des milliers de villes fantômes. Victimes de la crise, elles ont vu ces dernières décennies leurs habitants désœuvrés migrer vers les métropoles les plus proches. Des années plus tard, on voit apparaitre ça et là de nouvelles structures s’ajoutant aux existantes et permettant aux squatteurs/skaters d’optimiser leur expérience de glisse. Dans le cas des piscines californiennes vides, nul besoin d’agréments puisque leurs angles courbes permettent déjà pléthore de figures.
L’artiste français Raphaël Zarka s’est intéressé à cette pratique et à l’imagerie qui l’entoure. Dans Topographie anecdotée, il répertorie les principales formes -courbes, plans inclinés, parallélépipèdes- et matériaux -béton, bois, ferronnerie- constitutifs des skateparks. Prenant comme point commun leur lutte contre la pesanteur, l’artiste fait un parallèle entre les constructions des skaters et les recherches de Galilée.
« Dans une situation expérimentale similaire, Danny Way [skateur professionnel] et Galilée arrivent aux mêmes conclusions ».
Dans Riding Modern Art, un ouvrage parut aux éditions B42, Zarka compile un ensemble de photographies glanées dans des magazines et des blogs dédiés au skate. Elles montrent des skaters réalisant des figures sur des œuvres d’art urbaines. L’occasion de questionner la notion d’art et sa relation au corps. En les pratiquant, les skateurs mettent en application les mouvements qu’ont voulu suggérer les sculpteurs à travers leurs créations.
Les critères esthétiques d’appréciation d’une œuvre semblent soudain lointains et démodés. Place à une nouvelle ère. Celle de l’appréciation performative.
Ces collages du collectif SuperStudio entrent d’après moi en résonance avec les évènements actuels. Pourtant, ils datent de près un demi-siècle et sont le fruit de l’imaginaire de 20 jeunes architectes italiens dont la vision radicale fut incomprise à l’époque. Au point qu’on ne leur confia jamais un chantier.
Pourtant, aujourd’hui encore, leur vision critique de notre société soulève les contradictions qui l’habitent. Le progrès technologique est-il source d’émancipation ou de cloisonement -de l’esprit comme des corps ? Dans un magazine, ils publient à l’époque Douze villes idéales. Ce recueil de nouvelles illustre cette problématique en projetant le lecteur dans douze scénarios uchroniques.
Chaque nouvelle nous transporte dans des paysages désolés ; vides d’âme, d’ornement et parfois de ville malgré l’intitulé du recueil. Pourtant, il ressort de leurs illustrations une beauté gorgée de plenitude. Le dépouillement à son paroxysme. Est-ce là la solution ? Isoler l’humanité pour préserver le vivant.
Depuis son avènement comme genre littéraire, l'uchronie -ou dystopie- est l’occasion pour son auteur de donner à réfléchir ses lecteurs sur les possibles futurs qui s’offrent à leurs existences.