Draco Malfoy avait toujours eu ce quâil voulait et il en avait conscience. Il Ă©tait privilĂ©giĂ© par sa position dâhĂ©ritier, de fils unique, dâenfant voulu et chĂ©ri par ses parents. PrivilĂ©giĂ© par la nature mĂȘme, par sa beautĂ©, par son intelligence. Il savait quâil faisait Ă©normĂ©ment dâenvieux. Quây pouvait-il ? Il Ă©tait nĂ© comme ça. Une cuillĂšre dâargent dans la bouche. LittĂ©ralement, qui plus est, car il ne se souvenait pas dâun repas familial sans que lâargenterie ne soit sortie.
Que penserait Harry de lâargenterie ? Draco nâĂ©tait pas aveugle, loin de lĂ . Il avait remarquĂ© les tenues usĂ©es du fleuriste. Sa maigreur qui peinait Ă ĂȘtre corrigĂ©e. Son Ăąge. Draco avait demandĂ© Ă Luna Lovegood depuis combien de temps Harry travaillait pour sa mĂšre, atterrĂ© dâavoir tant de fois manquĂ© le bel homme durant ses achats express. Mais fort heureusement, cela ne faisait que quelques mois lorsquâil sâest rendu compte de sa prĂ©sence. Cela faisait donc trois ans, Ă prĂ©sent. Et sâil avait Ă©tĂ© embauchĂ© Ă 22 ans, il nâavait sĂ»rement pas fait dâĂ©tudes. Son travail nâĂ©tait dĂ©finitivement pas un temps partiel et lorsque Draco parlait de ses examens, Harry ne renchĂ©rissait jamais sur les siens. Tous ces Ă©lĂ©ments ne menaient quâĂ une seule conclusion : il Ă©tait pauvre. Draco irait jusquâĂ dire quâil Ă©tait plus pauvre que la moyenne, mĂȘme si ça ne changeait rien Ă ses yeux.
Il y avait longuement pensé. TrÚs longuement.
Mais presque trois ans plus tard, le fait demeurait : il Ă©tait diablement attirĂ© par Harry Potter. Tout lui plaisait. De sa beautĂ© sauvage Ă sa folle impertinence, de son habilitĂ© Ă son talent de composition. Draco en voulait plus. Qui sait, peut-ĂȘtre quâune fois en rendez-vous, il dĂ©couvrirait des aspects de Harry quâil nâaimait pas et il cesserait dâĂȘtre obsĂ©dĂ© par le fleuriste. La sensation de sa peau rugueuse lui revint en mĂ©moire malgrĂ© les mois qui le sĂ©paraient du 31 juillet. CâĂ©tait la premiĂšre fois quâil avait baisĂ© une main aussi sĂšche. Rude.
âTu es bien pensif, nota sa mĂšre.
Elle se dĂ©plaça gracieusement Ă ses cĂŽtĂ©s, admirant Ă son tour le sublime jardin Ă la française Ă travers les baies vitrĂ©es. Il hĂ©sitait Ă lui en parler. Elle nâavait pas Ă©tĂ© dĂ©sappointĂ© en apprenant quâelle nâaurait jamais de belle-fille et son pĂšre sâen Ă©tait Ă©galement vite accommodĂ©. En revanche, ils sâattendaient clairement Ă un riche parti. Un Blaise Zabini, un ThĂ©odore Nott. Ă la limite, un Neville Longbottom. Ce serait un dĂ©plaisir, mais cela resterait un parti convenable pour un Malfoy.
Un Harry Potter, fleuriste, sans le sou ? Lâaffaire sâannonçait mal. Ce nâĂ©tait pas pour rien que Draco, sĂ»r de lui et tellement habituĂ© Ă obtenir ce quâil voulait quâil nâavait guĂšre de patience, avait pourtant patientĂ© plus de deux ans dans lâespoir que son attirance se fane dâelle-mĂȘme. Mais il devait se rendre Ă lâĂ©vidence : loin de sâĂ©tioler, il devenait de plus en plus attirĂ© Harry. Ce nâĂ©tait plus seulement pour ses yeux dâun vert presque surnaturel, pour son sourire tordu ou pour sa silhouette qui ne demandait quâĂ ĂȘtre dĂ©couverte. Plus encore, câĂ©tait pour sa facilitĂ© Ă le faire rire, Ă le surprendre, Ă renchĂ©rir intelligemment Ă chacune de ses boutades que Draco Ă©tait irrĂ©mĂ©diablement sous le charme.
CâĂ©tait dĂ©cidĂ©, il inviterait Harry Potter Ă un rendez-vous. Avec un peu de chance, il serait déçu, son attirance sâeffondrerait dâelle-mĂȘme et il trouverait un bel homme riche que ses parents approuveraient.
Il le fallait.
âSĂ»rement. Mais lâobjet de mon trouble nâest pas digne de votre intĂ©rĂȘt, mĂšre. Il nây a guĂšre dâinquiĂ©tude Ă avoir.
Narcissa Malfoy lui jeta un regard acĂ©rĂ©. Un regard tellement Black que Draco se sentit immĂ©diatement recomposer son masque dâaristocrate.
âPourtant, je ne me sens pas sereine. Peut-ĂȘtre voudrais-tu me confier lâobjet de tes pensĂ©es, afin dâapaiser la mĂšre inquiĂšte que je suis ?
âJe vous assure, tout va bien. Je ne dĂ©sire guĂšre mâappesantir sur le sujet. Toutefois, soyez certaine que je viendrais Ă vous si le problĂšme persiste.
Elle le détailla longuement avant de reporter son regard sur le jardin.
âFais attention Ă toi, Draco. Nous serons toujours lĂ pour toi.
Jâai comme lâimpression que je vais vite tester cette assertion.
âJe sais. Je vous aime.
âNous aussi, Draco. Nous aussi.
Et elle sourit, de ce sourire tendre et maternel quâil Ă©tait le seul Ă connaĂźtre.
Faites que Harry Potter soit décevant, par pitié.
*
Il nâĂ©tait pas dĂ©cevant, il Ă©tait dĂ©sespĂ©rant.
Frustrant, irritant, irrémédiablement chiant et incroyablement attachant. Merde.
Premier signe que cela sâĂ©tait mal annoncĂ© pour Draco Malfoy : avant dâentrer dans la boutique, il avait Ă©tĂ© lĂ©gĂšrement angoissĂ©. Sâil fallait ĂȘtre parfaitement honnĂȘte avec soi-mĂȘme, Draco avait Ă©tĂ© Ă deux doigts de faire demi-tour tant il avait eu peur, mais il Ă©tait hors de question de se lâavouer, mĂȘme Ă soi-mĂȘme. Il Ă©tait donc entrĂ©, les mains lĂ©gĂšrement moites et le cĆur battant la chamade.
Les autres signes sâĂ©taient succĂ©dĂ©s : Harry avait Ă©tĂ© accaparĂ© par un client, câĂ©tait madame Lovegood qui Ă©tait venu le voir. Il avait dĂ» refuser son aide, gĂȘnĂ©, car il voulait parler Ă Harry. Le sourire moqueur sur le visage de cette femme Ă©tait quelque chose quâil voulait oublier de façon dĂ©finitive. Il ne lâinviterait dĂ©finitivement pas Ă leur mariage.
Wait, what ?
Concentre-toi !
Harry enfin devant lui, le cerveau de Draco sâĂ©tait mis sur pause. Il avait Ă©tĂ© extrĂȘmement tentĂ© de faire mine de rien et dâacheter un quelconque bouquet avant de prendre les jambes Ă son cou. Finalement, il avait enfin eu le courage de se jeter Ă lâeau et demander un rendez-vous Ă Harry â sans bĂ©gayer, sâil vous plaĂźt â quand Harry avait eu lâaudace de refuser.
Oh, le pauvre bougre. Draco avait oubliĂ© un lĂ©ger dĂ©tail : Harry Ă©tait incapable dâaccepter quoi que ce soit. Foutu connard. Draco sâĂ©tait tardivement rappelĂ© la peine quâil avait eu Ă acheter un bouquet Ă Harry pour son anniversaire.
Alors maintenant, entre une allĂ©e de tulipes et une autre de bĂ©gonias, il avait en face de lui un fleuriste rougissant plus tĂȘtu quâune mule.
âTu mens, dĂ©clara posĂ©ment Draco.
Il Ă©tait intĂ©rieurement trĂšs loin dâĂȘtre aussi calme qui le prĂ©tendait.
âNon, rĂ©pondit briĂšvement Harry entre ses dents en dĂ©tournant le regard.
CâĂ©tait le plus mauvais menteur de la planĂšte. MĂȘme un enfant de trois ans mentait mieux que ça.
âSi. Je sais que tu es attirĂ© par moi, tout comme je le suis par toi. Et tu es officiellement bisexuel, donc je te le redemande : pourquoi refuses-tu mon rendez-vous ?
Draco commençait à avoir une petite idée du problÚme.
âJe nâai pas de temps Ă te consacrer.
âTrouves-en.
EffarĂ© par ce culot, Harry lui jeta un regard noir qui Ă©tait immĂ©diatement dĂ©menti par ses prunelles brillantes dâamusement et son petit sourire.
âTu es lâaudace incarnĂ©, Malfoy. Pourquoi voudrais-je faire cet effort ? Tu ne mâintĂ©resses pas. Accepte mon refus et va voir ailleurs si jây suis.
âCâest un compliment que lâon me fait souvent. Quâas-tu Ă faire de plus important que passer du temps avec moi ? se moqua-t-il en retour.
âUne sieste. La vaisselle. Une lessive.
âFaisons cela ensemble, alors.
Interloqué, Harry resta un moment sans voix avant de rire, légÚrement hystérique.
âAlors toiâŠNon, certainement pas. Je nâen reviens pas. Quâest-ce qui tâintĂ©resses donc tant chez moi ?
Tout, bordel.
âTes vĂȘtements propres, apparemment.
Harry roula des yeux.
âDit-il en allant probablement au pressing toutes les semainesâŠ
âMieux, jâai un employĂ©. Jâaimerais que tu le prennes en stage. Tu aurais sĂ»rement beaucoup Ă lui apprendre.
âOh, câest donc un rendez-vous professionnel que tu me proposes ?
Les yeux verts brillaient de malice. Il rayonnait dâhumour et de tendresse. Draco ne sâen lasserait jamais.
âOui. Tu dois bien connaĂźtre tes futurs employĂ©s, quand nous vivrons ensemble dans une immense maison de compagne avec trois chiens, deux chevaux et six chats.
Harry entrouvrit les lĂšvres avant de les refermer, les joues Ă nouveau rouges. Niveau carnation, Draco espĂ©rait sâen sortir mieux.
âWoah. Je te savais ambitieux, mais je te dĂ©couvre visionnaire.
âJe suis un homme aux multiples talents. Dâailleurs, jâai une autre vision : toi, acceptant ma demande de rendez-vous.
âJâai toujours dĂ©testĂ© les voyants. Je vais donc refuser.
âSâil te plaĂźtâŠ?
Câest la technique qui avait le mieux fonctionnĂ© le 31 juillet. Comme sâil avait conscience de sa faiblesse, Harry le fusilla du regard mais peinait Ă rĂ©itĂ©rer son refus. Draco sentait que ses rĂ©serves nâavaient rien Ă voir avec lui et tout Ă voir avec lâaspect monĂ©taire, donc il poursuivit. Ăa faisait plus de deux ans quâils se tournaient autour, aprĂšs tout. Il nâallait pas abandonner maintenant.
âUn simple dĂźner. Je paye, je nâattends rien de toi, dâaucune façon.
âJe sais, mais non.
âUn cafĂ©, alors ? Le Serdaigle. Câest un cafĂ©-librairie trĂšs sympa.
âNon !
Devant le froncement de sourcils de Draco, Harry poursuivit :
âCâest celui de Cho. Mon ex. On est en bons termes mais je ne veux pas du tout avoir un rendez-vous galant lĂ -bas, ce serait vraiment gĂȘnant.
Note Ă moi-mĂȘme : ne plus jamais foutre les pieds au Serdaigle.
DeuxiĂšme note : demandez des informations Ă Chang.
âUn autre cafĂ© ?
Harry baissa les yeux sur ses mains et passa un ongle sous un autre pour enlever un peu de terre. Ses mains Ă©taient Ă des milliers de kilomĂštres des mains dâun Zabini ou dâun Nott. Pas soignĂ©es, griffĂ©es, tachĂ©es, abĂźmĂ©es, tannĂ©es par le soleil. Ă lâopposĂ© des mains dĂ©licates de Draco. Il avait une folle envie de lier ses mains aux siennes.
âEt pourquoi pas une promenade ? JusquâĂ la colline dâHelga. Le coucher de soleil est magnifique lĂ -bas.
Il a proposé quelque chose !!! OUI OUI OUI
âMarchĂ© conclu. OĂč se rejoint-on ?
Harry mĂąchouilla lâintĂ©rieur de sa joue.
âIci, Ă 19h30. Ăa te va ?
âHonnĂȘtement, Potter. Jâaurais acceptĂ© mĂȘme si tu mâavais dis 2h du matin Ă la gare.
Le sourire de Harry transperça son visage.
âMince, câest ça que jâaurais dĂ» faire. Je suis sĂ»r que ce joli visage se vendrait trĂšs cher sur le marchĂ© noir.
Niveau carnation, Draco ne rĂ©pondait plus de rien. Ses joues Ă©taient probablement plus rouges quâaucune des fleurs de la boutique.
*
Quand Draco avait aperçu Harry au loin, il avait immĂ©diatement Ă©tĂ© intriguĂ©. Il avait un sac Ă dos qui avait lâair bien chargĂ© et des baguettes de pain sous le bras. Mais surtout, il faisait du skateboard. Harry lui avait souri timidement avant de sauter de sa planche et, dâun fort appui sur une extrĂ©mitĂ©, elle avait atterri dans sa main avec une aisance pratiquĂ©e.
âSalut.
âSalut.
Harry, comme Ă son habitude, comprit immĂ©diatement la tonne de questions quâavait Draco et en rĂ©ponse, un sourire narquois chassa son air auparavant timide. Draco avait toujours Ă©tĂ© fascinĂ© par la facilitĂ© avec laquelle Harry le comprenait.
âJâai apportĂ© le pique-nique. Pas grand-chose, maisâŠJe me suis dis que ça pouvait ĂȘtre chouette.
Oh, le fourbe. Il refusait les cadeaux de Draco mais lui offrait un pique-nique. Draco sourit malgré lui. Il se vengerait.
âCâest une excellente idĂ©e.
Ils se mettaient en route quand Draco ajouta dâun ton moqueur :
âPour quelquâun qui nâĂ©tait pas intĂ©ressĂ©, tu es trĂšs investi.
âIl faut soigner sa clientĂšle.
âTâes payĂ© en heures supplĂ©mentaires pour pique-niquer avec moi ?
âOui. Merci dâarrondir mes fins de mois.
Draco abandonna cette joute verbale pour dĂ©tailler Harry et celui-ci, captant son regard, se laissa faire avec des yeux brĂ»lants. Comme sâil se prĂ©parait au rejet et quâil le dĂ©fiait de le faire.
Mais il nây avait aucun monde oĂč Draco Malfoy rejetterait Harry Potter.
âNous formons une drĂŽle de paire, toi et moi, lĂącha finalement Harry.
Draco essaya de se figurer Ă quoi ils ressemblaient, de loin. Un homme aux cheveux dâĂ©bĂšnes emmĂȘlĂ©s, aux lunettes lĂ©gĂšrement de travers, chemise trop large sur un vieux t-shirt Ă lâeffigie dâun groupe de rock, sac Ă dos usĂ© sur le dos, skateboard sous le bras et un pantalon de cargo tachĂ© de peinture. Ă ses cĂŽtĂ©s, un homme grand aux traits fins, vĂȘtu dâun costard bleu foncĂ© qui soulignait sa taille Ă©lĂ©gante et son teint clair.
âTu nâas pas lâhabitude dâattirer les regards ? taquina Draco en retour.
âPas vraiment, non. Jâai plutĂŽt tendance Ă les Ă©viter.
Encore ce sourire tordu que Draco aimait tant. Mais la lueur des émeraudes indiquait une confidence. Il en prit note.
*
Bon, Draco Ă©tait foutu. Il en avait pris conscience au moment mĂȘme oĂč le coucher de soleil avait fait rougeoyer les cheveux de jais de Harry et que celui-ci sâĂ©tait tournĂ© vers lui, la peau revĂȘtu dâor solaire, pour lui adresser le plus heureux des sourires.
Ă prĂ©sent, Draco rĂ©flĂ©chissait Ă une autre façon dâinviter Harry Ă sortir. Comme un idiot, il nâavait pas pensĂ© Ă prendre son numĂ©ro et il ne lâavait pas trouvĂ© sur les rĂ©seaux sociaux. NĂ©anmoins, avant de se quitter, Harry lâavait remerciĂ© pour cette soirĂ©e. CâĂ©tait bon signe, nâest-ce pas ? Draco ne voulait pas se prĂ©cipiter, mais chaque seconde passĂ©e auprĂšs de Harry Ă©tait incroyable. Il ne devait pas faire nâimporte quoi.
Quel Ă©tait le temps adĂ©quat pour proposer un nouveau rendez-vous ? Devait-il penser Ă une activitĂ© gratuite, comme ce quâavait proposĂ© Harry ? Comment faire pour que Harry se fiche de lâargent de Draco ? Sâils Ă©taient amenĂ©s Ă vivre ensemble, Draco se fichait pas mal de tout payer. Il Ă©tait ridiculement riche, ce nâĂ©tait pas du tout un problĂšme.
Il se retourna et enfuit la tĂȘte dans son oreiller. Jamais, au grand jamais, il sâĂ©tait autant pris la tĂȘte pour des amourettes. Au fond de lui, il savait que câĂ©tait diffĂ©rent. Tout, chez Harry, Ă©tait diffĂ©rent.
Mais surtout, Harry Potter Ă©tait un dĂ©fi Ă part entiĂšre. Et Draco Malfoy adorait les dĂ©fis. Il voulait rĂ©soudre le casse-tĂȘte quâĂ©tait Harry Potter pour le restant de ses jours.
Il était vraiment foutu.












