AprĂšs la premiĂšre cigarette du matin, la premiĂšre chose que jâai regardĂ©, câest la hauteur du balcon, au sol, deux mĂštres cinquante Ă tout casser.
Assez peu pour sâĂ©craser correctement, Ă moins de rĂ©ussir Ă sauter la tĂȘte la premiĂšre. Je visualise la scĂšne  et me dis que douĂ©e comme je suis, je risque de mâempaler sur la rambarde du balcon, mâĂ©carteler, je dirai plutĂŽt, le sexe bien aplati sur le mĂ©tal froid.
Ăa ne me changera pas des barres latĂ©rales du collĂšge oĂč malgrĂ© beaucoup dâefforts pour bien attraper la barre du haut, je finissais toujours par me vautrer sur la barre du bas , avec en prime le rire gĂ©nĂ©ral de tout mes petits camarades, et mon sexe endolori que je ramenai tant bien que mal derriĂšre la ligne blanche du gymnase.
En plus, aujourdâhui, il pleut averse et pas un chat dans la rue.
Je nâaimerai pas que lâon me retrouve les cheveux trempĂ©s emmĂȘlĂ©s Ă mes yeux bleus maculĂ©s de sang. Pas trĂšs chic. Un peu de dignitĂ©.
Je préfÚre la scÚne du corps bien propre dans ma plus belle robe, parfumée et coiffée.
En sous-titre « Regardez bien ce corps que vous nâavez pas assez pris ».
Ou alors, Ă part le saut du balcon, il paraĂźt quâune quantitĂ© importante de pĂ©pins de raisins peut faire lâaffaire. Jâenvisage un instant la livraison carrefour des 20 kilos de pommes mais Ă la vue de lâĂ©troitesse de mon espace habitable, je me dis que bon, et bien tant pis.
Le ciel qui ne sâarrange pas et tout dâun coup, je ne sais pas pourquoi, je pense Ă elle alors que cela doit bien faire vingt ans que je nây pensais plus.
Je prononce le prĂ©nom Ă voix haute, histoire de voir sâil se raccorde bien Ă la rĂ©alitĂ© de lâinstant.
Puis, me vient Ă lâesprit le palais de justice oĂč je lâavais traĂźnĂ© un mercredi aprĂšs-midi alors que les autres regardaient « La boum » Ă lâinternat.
Son paternel lui ruinait la gueule le week-end et moi je nâen pouvais plus dâentendre cette violence de sa bouche Ă elle tous les lundi soirs aprĂšs le goĂ»ter compote-pain-chocolat.
Alors voilĂ douze ans ou pas, la porte du palais de justice lui promettait un avenir meilleur.
Mais je crois quâelle ne lâa pas dĂ©posĂ©, cette plainte. Je ne sais plus.
Je nâai pas voulu franchir la grille. Je lâai laissĂ©e seule.
Bien consciente que câĂ©tait Ă elle de choisir, entre la famille dâaccueil ou le passage Ă tabac hebdomadaire.
Toujours est-il que le ciel est toujours aussi gris et que câest sa tĂȘte Ă elle qui me revient. Sans doute ou peut-ĂȘtre, parce que câest pour elle que mes derniĂšres pensĂ©es iraient  si jâavais le courage de sauter.
Je ne sais pas pourquoi Ă lâĂ©poque, jâĂ©tais autant attachĂ©e Ă elle, sachant quâelle ne ressemblait Ă rien et nâĂ©voquait rien mais absolument rien de sexuel, un instinct de protection, jâimagine.
Ce nâĂ©tait pas comme ValĂ©rie Ă qui je suppliais de me faire des guilis dans le dos en cambrant mon cul dans lâespoir furieux mais retenu que sa main descendrait plus bas. Mais non. Elle nâavait jamais cet aplomb-lĂ .
Je finissais évidemment trempée mais soulagée de rien.
ValĂ©rie portait souvent un pyjama bleu Ă petites fleurs blanches et lâodeur qui sâen dĂ©gageait quand je mâapprochais dâelle pour lui dire bonne nuit, avait un mĂ©lange  de sueur sucrĂ©e et dâeau de toilette bon marchĂ©.
Et puis, un petit clac résonne sur ma gauche, comme un claquement de doigt ou un truc organique du genre.
Je tourne la tĂȘte et jâaperçois la gamine des voisins : Isaure est lĂ , avec sa petite tĂȘte de blonde immaculĂ©e, sauf quâau milieu de sa petite tĂȘte dâange dâamour Ă sa maman, yâ a un truc humide et rose qui pend et sâagite. Sa langue.
Cette petite conne est lĂ Ă me tirer la langue alors que je suis au bord de me faire exploser la tĂȘte sur le bitume parisien.
Ă ce moment-lĂ , jâhĂ©site vraiment Ă sauter. Sauter serait sans aucun doute lui offrir son plus beau traumatisme. Et je ne veux pas. Que ma mort lui apporte une sensibilitĂ© Ă vie, sĂ»rement pas. DĂ©merde toi petite, avec tes parents arrogants .
Alors je la regarde, elle et sa petite langue pendante qui sâagite et la seule parole qui sorte de ma bouche ulcĂ©rĂ©e, câest « salope » Pas « petite salope » Non « salope » tout court.
Je sais bien quâune gamine de 4 ans ne peut rien y comprendre, Ă ce terme. Aussi je ne sais pas si câest dans la façon dâavoir insistĂ© sur le « Lope » mais elle fond en larmes et honte Ă moi, je lâavoue, jâen Ă©prouve une certaine joie. Et câest une petite victoire, moi qui ne me mets plus en Ă©moi nulle part.
« RingâŠRingâŠRingâŠÂ »
Silence de ma part. Comme si je nâen avais pas assez pour aujourdâhui, câest la rĂ©flexion que je me fais Ă lâannonce de son prĂ©nom.
Silence égal insistance.
« Câest Nina, je veux te voir »
« Non » LĂ , jâai la sensation de tenir un truc, un truc du genre de lâaffirmation, de la porte fermĂ©e. Mais il faut croire que non.
« Moi, JE ne veux pas TE voir. »
« Je pars demain au Japon pour une semaine, sâil te plaĂźt, je veux te voir. ..»
VoilĂ , câest Nina, avec son air innocent, ses petites intonations, ses voyages Ă lâĂ©tranger, et en arriĂšre plan, soyons honnĂȘtes, son petit cul doux et moelleux. Il faudrait peut-ĂȘtre que jâĂ©claircisse ma notion de lâĂ©moi.
Le problĂšme, câest ça. Son petit cul.
Je vois toujours en premier plan : ses intonations mielleuses, son petit air ange né tout frais, mais aussitÎt, le petit cul apparaßt et je perds les pédales.
Si au moins, elle avait la franchise de mâavouer que son unique intention Ă©tait que je la saute, tout serait plus simple, vraiment. Et je nâen serai pas malade. AprĂšs tout. Parce que finalement, le rapport se rĂ©sume à ça.
« Passe mais reste pas. » Histoire dâĂ©courter et de montrer que, et bien, elle mâemmerde, aussi.
« Jâarrive, suis Ă 100 mĂštres »
Ă 100 mĂštresâŠEt je contemple le bordel ambiant et me dĂ©compose.
Parce quâen plus quâelle me fasse chier, et me rende dingue, elle nâaime pas mon bordel, donc me voilĂ Ă mâagiter en me dĂ©testant violemment, dâĂȘtre autant Ă sa merci.
Tâes quâune merde. Je me dis. Mais son petit cul descend comme une aurĂ©ole au-dessus du sac poubelle que je suis en train de fermer, et voilĂ .
Pendant cinq secondes, je me demande si je suis bien une femme de 35 ans, avec un bon job et des amis, pour me mettre dans un état pareil.
Surtout, si je suis une femme tout court, avec un dĂ©sir comme celui-lĂ . Une envie folle de la fendre, de lâĂ©carter et de partir Ă lâaventure.
Pauvre de moi. Un instant, jâimplore un dieu, nâimporte lequel, je ne suis plus à ça prĂšs.
Mais une aide, un coup de grĂące, un saut dâeau froide, UN TRUC.
Et ça sonne. Je vais vers le tĂ©lĂ©phone avant de comprendre que câest la porte, me prend les pieds dans le tapis, manque de mâemplĂątrer sur la table basse, en verre, et reprends mes esprits, rouge comme une pivoine.
La main gauche sur la poignée, la droite sur la clef.
Je marque un temps, cherche de lâair et constate que la piĂšce est dĂ©jĂ en feux, dĂ©vastĂ©e par ma chaleur.
Je suis dĂ©jĂ foutue donc jâouvre.
Gonflée à bloc, un sourire qui prend le couloir, et son odeur qui efface tout.
Je prends sur moi, Je prends beaucoup sur moi, pour pas la plaquer, illico presto contre le mur.
Elle va sâasseoir sur le canapĂ©, enlĂšve sa veste et son pull pour laisser apparaĂźtre un petit haut ni trop osĂ© ni trop coincĂ© mais qui, sous des airs de « Je mâen fous » mâinvite gentiment Ă vouloir en percevoir un peu plus.
Son dĂ©colletĂ© sâarrĂȘte Ă la limite de la vulgaritĂ©, juste ce quâil faut.
Nina a cette Ă©lĂ©gance rare de la libertĂ©. Elle est belle pour elle avant tout et câest bien ça qui mâaffole.
« Tu veux boire quoi ? »
« Tâas du jus de fruit ? »
Jâouvre le frigo et profite des â6 degrĂ©s pour pas perdre mon Nord.
Inspire-Expire-Inspire-Expire.
Pendant que jâai le visage qui rafraĂźchit, jâai comme une armĂ©e de tentacules qui veulent sortir de mon ventre et poser leurs petites ventouses sur elle.
Je la dĂ©sire tellement que je ne sais pas par oĂč commencer.
Jâai peur. Câest ça. Oui, jâai peur.
Je referme le frigo, quatre siĂšcles viennent de sâĂ©couler et je sais plus ce que je veux.
Mais la question nâaura pas durĂ© longtemps, je sens comme un petit souffle dâanimal affamĂ© derriĂšre moi et une main chaude se pose sur mon ventre, puis, va vers quelque chose qui semblerait ĂȘtre mon sexe parce que franchement, Ă cet instant prĂ©cis, je ne sais plus oĂč se situe les diffĂ©rentes parties de mon corps. Sa prĂ©sence agite tout dans un shaker, et mon corps avec mon cerveau compris ressemblent Ă un puzzle en vrac.
Puis sa langue, sa langue à elle, en totale adéquation avec  la largeur de ma nuque, vient à mon oreille et la fouille gentiment.
Une phrase dâune douceur haletante arrive jusquâĂ moi en un temps aussi Ă©tirĂ© que lâinsistance dans laquelle chaque syllabe est prononcĂ©e : « Prends-moiâŠSâil te plaĂźtâŠSâil te plaĂźtâŠÂ »
Je me retourne, donc, puisque je suis encore collée contre le frigo.
Je reconnais ses yeux, ses grands yeux quand ils me veulent : sa petite auréole verte qui entoure sa pupille vire au fluo, un vrai feux vert.
Ils sont dâune obscĂ©nitĂ© assassine. ObscĂšnes parce quâils trahissent ce corps qui ne veut quâune chose, que je le visite. Et assassins et bien, disons, parce que finalement, je nâai pas trop le choix, je ne peux pas la laisser comme ça.
Jâattends, encore, un petit peu. Elle est toute suspendue.
Jâavance doucement ma main vers sa fermeture Ă©claire et en caresse les contours, bien tranquillement.
Elle gĂ©mit. Ăvidemment quâelle gĂ©mit.
Je dirige ma bouche vers la sienne et en lĂšche les contours avec ma langue. Ă peine. Juste de quoi sentir quâelle Ă©carte un peu plus ses cuisses. Sa bouche est douce et fruitĂ©e. Je reconnais le goĂ»t du jus de fruit multi-vitamines et pendant deux secondes et demies, je nous vois dans une pub Ă tendance Ă©rotico gnangnan.
Je sens comme une tension Ă lâarriĂšre de son dos et il me semble que son cul se tend lĂ©gĂšrement.
Jâembrasse un petit arc tendu et il manque plus grand-chose pour faire cĂ©der la corde.
Mais lĂ , le scĂ©nario me parvient, Ă©vident et tout dâun coup, je mâennuie. Ou je commence. Et je nâai pas envie.
« Aujourdâhui, tu nâauras pas ce que tu veux. »
« Je ne veux pas te donner ce que tu veux aujourdâhui. »
« Mais je pars demain ! »
« Tâes pas boulevard Pigalle ma chĂ©rie, il suffit pas de remettre deux euros. »
LĂ , jâai bien conscience que je suis pas gentille gentille, mĂȘme carrĂ©ment odieuse. Mais câest assez plaisant, jâavoue.
Cette journĂ©e a trĂšs mal commencĂ©, il est temps que je reprenne ma place dans lâunivers, mĂȘme trĂšs maladroitement. Pas toujours aux mĂȘmes dâen baver.
Et puis, cette petite conne dâIsaure sur le balcon, nâavait quâĂ pas me tirer la langue. Jâai pris goĂ»t au sadisme. VoilĂ , câest dit.
« Je te demande de partir maintenant. »
« Je comprends pas. »
Câest vrai que Nina parle couramment anglais en plus de parler français.
« I want you go nooooow. » Lope, Lope, Lope, je me dis dans ma tĂȘte en mĂȘme temps puisque lâintonation mâavait valu un certain succĂšs.
Nina fond en larmes, de grosses larmes bien rondes et énergiques. Un vrai petit geyser ma Nina.
Mais bon. Le raccord cerveau bras tendus ne se fait pas et je me sens trÚs bien adossé à mon frigo.
Nina me jette un dernier regard « Jâaurai ta peau. ».
Se retourne, prends sa veste sur mon canapé et claque la porte.
Une bonne chose de faite. Faut pas pousser.
Lâappartement redevient silencieux et la fournaise se transforme aussitĂŽt en petits glaçons.
Je ramasse le verre sur la table. Un reste de jus dedans et une vague trace de rouge Ă lĂšvres que je fais disparaĂźtre dans lâĂ©vier. Je nâaime pas les adieux, et jâĂ©prouve un soulagement quand je vois le verre tout propre qui sâĂ©goutte.
MĂȘme si les passages de Nina se font de plus en plus rares, je nâai pas le courage dâarrĂȘter totalement cette relation qui me prend tout et ne me donne rien, si ce nâest, bien sĂ»r, lâodeur et le goĂ»t quâelle dĂ©gage quand elle me voit.
Câest bien ça le problĂšme : une affinitĂ© de territoires. DĂšs que je la vois, je veux mây engouffrer totalement. Et donc, Ă©videmment, je me perds.
Son corps est comme un fond marin : abyssal.
Quand je pense quâavoir franchi la barre des 3000 mĂštres oĂč je peine dĂ©jĂ Â Ă retrouver ma respiration est suffisant, jâaperçois une petite lumiĂšre qui me dis dâaller plus loin. Et donc jây vais, mâĂ©touffant un peu plus, des bourdonnements dans mes oreilles et le sang du cĆur qui vire blanc.
Mais je poursuis, jusquâĂ lâextrĂȘme limite. Câest-Ă -dire juste avant dâen crever.
Sauf que bien sĂ»r, je nâai pas lâintelligence de remonter de lâabysse en respectant les paliers de dĂ©compression, je remonte aussi vite que jây suis allĂ©e et finis sur la rive, Ă©chouĂ©e et dĂ©goĂ»tĂ©e de tout mais surtout de moi.
Mais aujourdâhui, je nâai pas dĂ©passĂ© la barre des 1000 mĂštres et je ne sais pas dans quelles mesures, le manque des 2000 ne va pas me clouer au sol dans un Ă©tat dâhĂ©bĂ©tement, et mĂȘme peut-ĂȘtre, dâeffroi.