Le cabinet dâElodie Ă©tait silencieux.
Une odeur légÚre de café froid flottait encore dans la piÚce.
Elle parcourut rapidement les notes du collÚgue psychiatre avant de lever les yeux vers Hervé.
âHostilitĂ© importante face aux refus sexuels de la compagne. Discours rigide sur les rapports homme-femme. Sentiment dâhumiliation. Demande de deuxiĂšme avis.â
Hervé était assis au bord du fauteuil.
MĂąchoire tendue.
Bras croisés.
â Vous savez pourquoi votre psychiatre vous a adressĂ© ici ?
Il eut un petit rire sec.
â Parce quâaujourdâhui, dĂšs quâun homme dit ce quâil pense, on le traite de toxique.
Elodie ne répondit pas tout de suite.
â Et quâest-ce que vous pensez exactement ?
â Que les femmes sont devenues impossibles. Elles veulent un homme fort, mais dĂšs quâun homme affirme ses besoins, ça devient du patriarcat.
Le mot besoins revint immĂ©diatement dans lâesprit dâElodie.
Depuis le dĂ©but, HervĂ© parlait du dĂ©sir comme dâun besoin Ă satisfaire.
Jamais comme dâune rencontre entre deux subjectivitĂ©s.
â Votre compagne refuse les rapports sexuels ?
â Pas tout le temps⊠il y a des moments oĂč elle nâa pas envie, oĂč elle me repousse.
Hervé semblait vivre les variations du désir de sa compagne comme une anomalie injuste plutÎt que comme une réalité humaine normale.
â Et comment rĂ©agissez-vous dans ces moments-lĂ ?
â Mal. Normal. Je suis son compagnon. Ă un moment donnĂ©, un couple, ça implique des choses.
Elodie lâobserve attentivement.
DerriÚre le discours assuré, elle perçoit autre chose : une difficulté profonde à reconnaßtre que le désir féminin puisse exister indépendamment du sien.
â Elle vous explique ce quâelle ressent ?
â Elle dit que parfois elle ne se sent plus connectĂ©e Ă©motionnellement.
Il soupire.
â Franchement, je crois surtout quâon monte les femmes contre les hommes maintenant. RĂ©seaux sociaux, fĂ©minisme, toutes ces thĂ©oriesâŠ
Elodie reste calme.
â Vous pensez quâune femme qui refuse un rapport agit forcĂ©ment contre son compagnon ?
â Pas forcĂ©ment. Mais Ă force de toujours dire non, oui, ça dĂ©truit un homme.
Cette phrase fait immédiatement réagir quelque chose en elle.
Détruit un homme.
Comme si la femme devenait responsable de maintenir psychiquement la valeur masculine.
â Beaucoup de femmes aujourdâhui essaient simplement de reconnecter leur sexualitĂ© Ă leur dĂ©sir rĂ©el, HervĂ©.
â Ăa veut dire quoi concrĂštement ?
â Que leur corps ne fonctionne plus comme un devoir relationnel automatique. Ătre en couple ne crĂ©e pas le dĂ©sir Ă lui seul.
Il secoue la tĂȘte.
â Avant, les femmes faisaient quand mĂȘme des efforts.
Elodie sent cette fois une tension plus froide traverser la piĂšce.
Dans sa tĂȘte, le mot apparaĂźt clairement : masculinisme.
Pas forcément idéologique au départ.
Mais cette maniÚre de parler des femmes comme si leur autonomie créait une menace faite aux hommes.
â Ou peut-ĂȘtre quâavant beaucoup de femmes cĂ©daient davantage par peur du conflit, culpabilitĂ© ou pression affective.
Hervé ricane.
â Donc maintenant il faudrait attendre que madame dĂ©cide de tout ?
â Non. Il faudrait accepter que le dĂ©sir de lâautre ne nous appartienne pas.
Silence.
Il la regarde fixement.
â Facile Ă dire quand on est une femme.
Elodie soutient calmement son regard.
â Non. TrĂšs difficile pour tout le monde. Beaucoup de femmes aussi vivent le rejet, la frustration ou le manque. Mais une relation devient inquiĂ©tante quand le refus de lâautre est vĂ©cu comme une offense ou une trahison plutĂŽt que comme une libertĂ©.
Hervé détourne légÚrement les yeux.
Puis reprend :
â Vous savez ce que je crois ? On est en train de fabriquer des hommes faibles. Des hommes qui doivent demander pardon dâexister.
Elodie sent à nouveau cette rigidité défensive.
Sous la colÚre : une fragilité narcissique importante.
Le sentiment que la femme devrait confirmer sa valeur, son identité, sa masculinité.
Et le risque, parfois, que cette frustration se transforme en amertume durable.
â Ce que vous appelez faiblesse, Hervé⊠câest peut-ĂȘtre simplement apprendre que le dĂ©sir ne peut pas ĂȘtre obtenu par statut, par insistance ou par attente implicite.
Il ne répond plus.
Alors Elodie referme doucement le dossier.
Et presque immédiatement, elle pense à Newman.
Ce soir, elle lui parlerait de cette consultation.
De cette colĂšre masculine qui, parfois, lorsquâelle se rigidifie autour du ressentiment et du sentiment dâinjustice, peut lentement glisser vers quelque chose de plus dangereux.







