Dénoncer l'autre + Au bord du lac
Happy Sibling Day !
(I know it's celebrated in April in the United States, but somehow the date of the 31st of May can be found for other countries)
Event : Sibling May 2026 Siblings : Octavio & Seconde Words : 1676.
Dénoncer l'autre
On ne trouvait Seconde nulle part. "On" veilla bien sûr à se confondre en courbettes devant Octavio, qui avait dix-sept ans, et s'excuser de lui faire perdre ainsi son temps. On s'inquiétait pour sa sœur, bien sûr. C'était la moindre des choses, elle était sous la responsabilité de l'Observatoire des déviations, mais cette préoccupation paraissait lointaine, déconnectée d'Octavio en tant que personne.
Il fallait retrouver la petite fille de neuf ans car telle était la mission des adultes envers les pensionnaires. Mais on ne se demandait pas si ça pouvait perturber le frère aîné, de l'imaginer perdue dans les interminables étages de l'institut médical. Certes, Babel était un endroit sûr, sans toutes ces vilaines félonies de l'humanité dont on ne pouvait même pas prononcer le nom, mais il était impossible de supprimer totalement la violence. En clair : Seconde pouvait très bien tomber d'une terrasse en se penchant trop loin, voulant sentir les grappes odorantes des mimosas. Ou bien rencontrer un grand aras particulièrement féroce qui l'aurait lacérée au visage avec ses serres. Ou encore se cacher derrière l'un des manèges du programme alternatif et ne pas entendre quand il serait démarré et mourir broyée par ses mécanismes…
C'était une fillette qui courait un potentiel danger mais pour le personnel de l'Observatoire, le vrai problème, c'était que son frère, le descendant d'une Lord de LUX, s'était déplacé pour la voir, et pour rien. C'était aussi pour cette servilité exagérée, également par appréhension à l'idée de perdre de précieuses subventions de LUX, qu'ils prièrent le jeune homme de ne pas prévenir sa mère.
Octavio ne comprit rien de tout cela. Il ne comprit pas pourquoi c'était mal et se contenta de quitter l'établissement sans se poser plus de questions. Peut-être qu'il reverrait Seconde, le dimanche d'après. Peut-être pas. Dans ce cas-là, il se doutait que leur mère ne manquerait pas de lui transmettre un télégraphe.
Dans le tramoiseaux qui s'apprêtait à quitter le parvis de l'Observatoire, le Visionnaire aperçut soudain quelque chose. Un paquet de cheveux noirs qui se haussait à peine entre le dossier du siège et un énorme chapeau en paille de forme triangulaire. Une main brune se haussa ensuite pour se gratter ce qui devait être la joue. Il était évident que la propriétaire de cette couleur de peau et de ce chapeau n'allaient pas du tout ensemble : les cheveux sombres et lisses étaient assez répandus, mais on ne connaissait pas de femme de Titan ou d'Al-Ondaluze qui eût le teint aussi foncé. Or, les chapeaux triangulaires n'appartenaient qu'aux Colosses.
C'était une faute importante, sur Babel. Octavio contourna les sièges et les gens qui se tenaient aux courroies suspendues, pour interpeler la jeune enfant. Il reconnut alors sa sœur.
« Tu ne fais que jeter la confusion partout où tu passes, la tança-t-il. Ce chapeau n'a rien à faire sur ta tête ! Tu ne sais donc même pas combien le code vestimentaire est primordial pour notre cité ? Cette chaîne d'or que tu portes, tu penses donc qu'elle ne provient de rien de précis ? »
L'adolescent sentait que sa contrariété montait de façon inappropriée pour Babel. Quelque part, il percevait aussi qu'elle venait de beaucoup de sentiments puérils et entremêlés : le blâme, pour le fait que leur père les avait quittés à cause de Seconde, la frustration, due à son incompréhension toujours plus grande de sa sœur, et les traditions si sottement ancrées en lui. Ce dernier sentiment était encore le plus avouable ! Chaque individu parcourant l'arche devait revêtir des couleurs et des couvre-chefs précis selon ses pouvoirs et son rang social. Que pensaient les voyageurs du tramoiseaux, en voyant une Babélienne pure souche, descendante d'une Lord de LUX, avec un chapeau de Titan et l'uniforme de l'Observatoire des déviations ?
Laissant tous ces sentiments-là prendre le dessus, Octavio fit descendre Seconde de son siège. Il le fit sans violence, car même le mot était interdit à Babel, mais il ne prit pas sa main en traversant la foule vers le premier contrôleur venu. Un geste encore plus brutal, pour une petite fille visitant le monde pour la première fois, mais de cela non plus, le Visionnaire n'avait pas conscience.
Il fut forcé de demander au transport urbain de faire demi-tour. On se confondit encore en dévotions pour affirmer à la fratrie que ce n'était pas grave, un devoir citoyen de ramener une enfant dans l'institution financée si généreusement! Et vive les Lords de LUX! Après quoi, Octavio dénonça Seconde aux responsables du programme alternatif, qui furent évidemment bien contents de lui remettre la main dessus!
Il ne lui vint pas, un instant, la potentialité d'une punition que la fillette allait encourir, pour avoir fugué. Ça n'existait pas, pour lui, l'idée de protéger sa sœur du mal qui pourrait lui arriver, car il n'y avait pas de mal, sur Babel.
Il n'y avait pas de mal.
Au bord du lac
Sur Anima, les règles n'étaient pas les mêmes qu'à Babel. À Babel, les règles n'étaient déjà plus les mêmes qu'à Babel. Mais dans le pays aux lacs et aux montagnes innombrables, où les objets étaient doués de vie, où on utilisait des diligences et des bateaux, la famille n'avait jamais été quelque chose de bassement "utile". Personne ne quittait femme et enfants après avoir contribué à mettre au monde un bébé malformé. Pur exemple.
Ça ne signifiait pas que la vie était meilleure pour tout le monde. On ne valorisait pas l'ambition comme à Babel; Octavio s'y serait probablement ennuyé à mourir avant d'avoir vingt-cinq ans, mais là, il avait l'impression d'absorber chaque bouffée d'air comme une délivrance. L'humidité était un peu dure à supporter. Ses yeux de Visionnaire avaient du mal à rester adaptés au manque de luminosité et il avait l'impression de voir à travers un abat-jour semi-transparent.
Il aurait bien demandé à Seconde si ça lui faisait le même effet, mais il ne comprendrait sans doute jamais les ritournelles cryptiques et incohérentes de l'adolescente, qui avait maintenant quatorze ans.
Octavio se leva lorsqu'il s'aperçut que le fond commençait à être plus foncé, vers l'endroit où elle se rendait. Les rayures bleues de son maillot de bain paraissaient vibrer, devant le gris un peu brumeux des montagnes, et il était parfaitement assorti à ceux des autres usagers. La seule chose qui détonait, c'était sa peau foncée et son œil rouge. Son frère, de son côté, n'avait pas encore pu se résoudre à mettre une tenue moulante et élastique et c'était lui qui passait pour un original, cette fois – avec sa toge et ses tuniques blanches.
« Seconde ! appela-t-il sa sœur. Reviens un peu par là. Le sol s'affaisse et j'aimerais te rappeler que tu ne sais pas nager. »
La jeune fille se retourna, ses deux moitiés de visage dissymétriques exprimant à la fois la contrariété et le plaisir. Contrariété d'être bridée dans son activité, plaisir du souci qu'il se faisait d'elle. Elle commença à faire demi-tour et ne manqua pas d'éclabousser au passage une famille nombreuse qui se baignait à proximité. Sa chaîne d'or ne détonnait absolument pas avec leurs nombreuses montres à gousset, boutons de manchette, lunettes et cuillères à thé qui jetaient des éclats de soleil en bondissant au-dessus des remous !
« La beauté est dans les yeux de celui qui regarde, décréta Seconde en faisant de grands signes à ses nouveaux amis.
-Tiens ? Ça ressemble presque à une phrase cohérente, rétorqua Octavio en lui tendant la main pour l'aider à sortir. »
Il se tut soudain en réalisant que les petits doigts bruns étaient nichés dans les siens. Ce n'était pas la première fois, car il n'avait cessé de retourner voir sa sœur, encore et encore, pendant toutes ces années. Il s'était rapproché d'elle. Mais la distance qu'ils avaient prise avec leur arche d'origine, ces vacances dans un pays aussi différent qu'Anima, lui faisait prendre du recul sur ses propres manquements.
« Est-ce que tu as eu peur toute seule, pendant ces innombrables années ? demanda-t-il, la gorge serrée.
-La marmite repeint les ponts de désaccordement, lança l'adolescente en l'étudiant attentivement. Dans la nature vibrent les gramophones. »
Jamais il n'était devenu facile pour Octavio de ne pas comprendre sa cadette. Cette fois-ci n'était pas autrement plus frustrante ou désolante que les autres, pourtant il se sentit l'envie de la serrer contre lui. Mais elle était toute mouillée. Toute froide dans le maillot de bain en caoutchouc et sous les nuages décidément entêtés d'Anima. De toute manière, elle était habituée à la chaleur sèche en été, lourde en hiver, de Babel, et la chair de poule se mit à grimper aussitôt, partout, le long de son corps.
« Une revanche est un endroit sûr, reprit Seconde. Deux revanches malhabilement malaxent le monde.
-Pourquoi j'ai l'impression que tu te moques d'être trempée ? soupira son frère. En fait, tu n'as jamais le moindre inconfort matériel dans ta vie, ni faim, ni soif, ni froid, ni fatigue, ni ennui. À ce moment précis, je suis bien plus frigorifié que toi. »
Seconde vint se lover contre sa poitrine telle une petite loutre sortant de son bain. Octavio sentit aussitôt les tissus fins de ses vêtures babéliennes absorber toute l'eau et se coller désagréablement à sa peau; ça ne lui donna pas froid du tout. Au contraire, il avait l'impression d'être un peu plus relaxé, un peu plus réchauffé, au contact de ce geste secourable. C'était de cette manière que sa sœur répondait à sa question.


















