2020. le Dimanche 21 Juin
L’Été. Le rugissement du Lion.
Je suis le genre de gars à demander aux autres c’est quoi leur spotify, parce que c’est ce qui me marque le plus d’un «house-party», un peu perdu que je me trouve, à écouter les discussions de tout le monde, pour m’en faire un bouquet. Parce que je trouve ça beau, parce que ça me satisfait souvent beaucoup plus d’écouter que de pitcher mon grain de sel. Bon, bon… j’avoue. J’ai mes classes à faire pour m’ouvrir un peu la coquille. Je suis le genre de gars à sembler ne pas vivre les soirées. Alors que dans les faits, je les vis; je les vis (pardonnez-moi-mon-langage-ostiment) longtemps. Et c’est par les rythmes que je les retrace, que je les «finis», ces soirées, bien après qu’elles se soient terminées en matière «d’espace-temps». Je suis le genre de gars qui accumule les lettres comme des cellules reproductrices; qui couve une idée un bon moment, en s’alourdissant. Oui. Je suis le genre de gars lourd. On reproche souvent à mon silence de peser.
Je suis le genre de gars à tomber en amour avec des personnages et des acteurs, et passer après du temps à me construire une vie avec eux. Ma dernière conquête en date d’aujourd’hui est Ben Platt. Je l’ai reconnu dans The Politician (dont la critique reste à faire). Je l’ai reconnu dans sa carrière musicale. Je ne peux plus m’arrêter de chanter Temporary Love. En vélo, après que tout le monde se soit couché, au cœur d’une réunion familiale… spontanément, j’attrape des visions au vent, des scènes fantômes à deux… Avant, ça finissait par me tordre le cœur… Je devais pas tourner de la bonne manière. On apprend à s’essorer sans se déchirer. On apprend à sourire à ses visions, et à les cultiver comme les graines de poussin qui viennent vous fourrer les narines pendant que vous pédalez entre la 132 et le fleuve Saint-Laurent—encore chanceux que ce soit pas une manne ou un moucheron. On apprend à pédaler plus vite que tout ce qui est derrière, et qui devrait y rester.
Je suis le genre de gars démesurément loyal—ou qui se donne de la culpabilité pour y palier—envers beaucoup de gens, mais pas envers ce qu’il croit. Je le sais même pas pourquoi je dis ça; je suis le genre de gars qui est comme en travers de la réalité. Du moins : j’ai l’impression de disparaître avec les gens lorsque je les connais pas assez, et j’ai l’impression d’apparaître seulement lorsque je reviens à ma solitude. Probablement parce que je m’identifie encore trop à ce que je connais déjà de moi. Probablement que l’inconnu me fait peur, encore beaucoup inconsciemment. Avec des accents que je reconnais malgré tout.
Je suis le genre de gars à avoir plus d’idées que d’actions, je pense. Sinon je ne dirais pas « je pense ».
Avant, ( avant quoi ? Ce sera à explorer…) j’avais peur lorsque je ne me reconnaissais pas. Je demeurais avec l’idée bien sécuritaire et casée, étiquettée et prouvée, de ce que j’étais. La famille, c’en est le meilleur exemple. Le problème, ce n’est pas la famille. C’est la vision que j’ai de la vision que mes proches ont de moi. Une idée complètement dépassée. Et qui pourtant m’a pesé pendant des années. Peut-être que je me sentais obligé de me définir tout de suite, peut-être que je me sentais poussé à me prouver, peut-être qu’au fond j’étais celui qui DÉSIRAIS me prouver, et m’assurer coûte que coûte le respect de mes proches. Pour me RASSURER. Deux choses qui, à mon sens (bipolaire), vont souvent à l’encontre l’une de l’autre. Cette semaine, pourtant… je réalise que je ne suis plus celui que je croyais. Et cela ne m’alarme plus de faire tomber les dominos, de souffler sur les cartes, et de raturer les anciennes phrases. Je dis : « Je ne sais pas qui je suis. » Et cela ne m’inquiète pas. J’ai au contraire la conviction que la richesse et la force d’une personne ne viennent pas de leur estime nichée, encadrée dans des paramètres non éprouvés. Plus je dis je ne sais pas, et plus j’apprends ce que je ne suis pas. Et c’est long. Et souvent, c’est plate. Plate. Platt comme le beau Ben.
Parfois, le soir, et surtout lorsque je me contente d’être seul, j’enfile mes écouteurs (maintenant sans-fil), et je tourne. Oui oui, c’est bien ce que j’ai écrit. Je tourne sur moi-même. Et ça date : j’ai toujours fait ça. Ça a peut-être affecté mes labyrinthes. Et mon sens de l’orientation… Labyrinthe ? Sens de l’équilibre ? J’ai dû intuitivement tenter de court-circuiter mon sens de l’orientation depuis mon enfance. Anyway ! (Justement. N’importe quel chemin.) Je tourne. Sur moi-même. En écoutant de la musique. Et alors, je refais le monde. Je creuse les basses, et j’escalade les sopranos. Le monde tracé au graphite et à l’encre sèche prend de la couleur, peut se remplir un peu plus. Hier, pendant une de ces séances de coloriage des pages de Longueuil-Montréal 2020, un peu largué par tous mes questionnements roulants de la quarantaine, je ne savais plus trop… Je venais de passer une heure à mélanger l’épluchage de profils sur hornet (c’est un peu comme éplucher du blé d’inde, honnêtement. Sauf qu’on se ramasse pas avec un épis. C’est une vraie joke. Il y a définitivement quelque chose qui m’échappe.) sur les ambiances de mes amis récemment ajoutés sur spotify… je me sentais plutôt arrivé au bout de mes bilans. Les limites. Les couleurs ayant lutté jusqu’au bout des lignes, les couleurs ayant pâli avec le temps. Bref, en tournant, je ne savais plus très bien où m’arrêter. Juste prêt à tourner une autre page.
C’est là que ça m’est tombé dessus. Je suis loin de connaître beaucoup de choses, et de m’estimer prince des parvenus. Ça ne m’intéresse pas. Et peut-être que je ne trouverai pas cet horizon large, un élan de la vie entier, sur hornet. Et puis ? Tant mieux ! Ça va sembler naïf, voire candide, mais je suis bien avec ça. Et si je me fie au sentiment que je porte, un air large, large comme les ailes du Saint-Laurent—alors je ne crains pas ! Je ne crains plus les affres de la solitude. Tant que j’aurai des amis à écouter et à qui demander des abonnements sur spotify, je sais que je dormirai sur mes deux oreilles—ce soir, les labyrinthes tout étourdis, enroulés sur eux-mêmes d’avoir tant colorié Temporary Love, de Ben Platt, après tant d’autres mini-trips tels PL Cloutier, Xavier Dolan, ou Josh Hutcherson… Si le véritable hommour a une quelconque parenté avec la puissance que je couve, que je n’ais crainte ! Peut-être que j’ai pris beaucoup de détours pour revenir au point de départ… Peut-être que c’est long ( assûrément ). Mais malgré toutes les hachures de ce récit dilué, je ne parviens plus à être découragé. J’ai au contraire envie de chanter plus fort :
«This is not a temporary love
This is not a temporary love
Now your love is in my hands, I won’t give it up
This is not a temporary love. »
Je retourne au travail samedi prochain. J’ignore quelles sont les attentes par rapport à ma personne, si on exclue mes responsabilités et mes tâches. Ce que je sais, c’est que je ne retourne pas le même. J’ai même l’impression que la page est déjà tournée. Il y a un dépouillement. Il y a une confiance. Une alchimie étrange; d’être rassuré devant l’inconnu. Une confiance de trouver. Comme un tour de piste accompli. Et un refrain appris. Je sais que mon amour du monde va au-delà du connu. Je sais qu’il dépasse tous les endroits et toutes les tâches où j’ai voulu l’astreindre et l’enfermer, pour me réconforter sur mes étiquettes «approuvées». Et maintenant que le monde change encore, avec un autre petit coup plus fort, un élan peut-être plus général; maintenant que Sangoku m’appelle sur toutes les routes qui partent de mon Longueuil-Beach décennial (dix ans déjà !), peut-être que l’amour n’est pas aussi loin que je le croyais. Et que je n’ai pas besoin de trop parler pour le trouver—qu’il me suffit de lui sourire, tout simplement.
Avant d’engager la conversation, évidemment ! Il faut sortir de sa zone de confort.
Mais je n’ai pas besoin qu’il ait le visage de Platt, de Cloutier, de Dolan, ou d’Hutcherson. J’ai juste besoin qu’il m’appelle assez pour faire un bout de chemin. Car si l’appel ne manque pas, j’aurai encore assez de souffle pour continuer d’avancer. Encore.