ERRANCE DE BIBLIOTHÈQUE. Comment on lit Les Gens d'en face, de Simenon.
Septembre 2024, dans une de ces nuit d'insomnie par épisodes qui me sont devenues ordinaires, mais calme et sans inquiétude, j'allume la radio, pour qu'on me parle. Surgit un programme que j'apprécie, intitulé : 'Pages arrachées à...', rediffusion nocturne d'une émission de décembre 1989, consacrée peu de temps après sa mort à Simenon et tout particulièrement à son roman Les Gens d'en face. Une voix surtout m'écarte de ma somnolence, son grand genre gouailleur et subtil attire mon attention et me distrait : un français clair et pensée déliée, d'époque, pleine d'un savoir érudit et populaire, ce qui m'a toujours beaucoup plu. On a demandé à ce Ralph Messac, dont le nom ne me dit rien, de lire et commenter certaines pages de ce roman de Simenon, choisi par lui. L'émission est bien prise, d'une sonorité profonde tissée de bruits de trains qui font une berceuse dépaysante, parcourue de sirènes de bateaux évocatrices puisque le livre se passe à Batoum, port pétrolier de Géorgie, dans la zone d'influence turque, jadis ottomane. Ralph Messac lit bien et simplement, sans effet de comédie ; il présente ce qu'il appelle un 'roman dur', hors des classiques policiers de Simenon, surtout loin de Maigret et de ses provinces alourdies. Surtout, il fait de ces Gens une lecture geo-politique limpide. Je ne dors plus, ça dure une grosse demi-heure, c'est captivant.
Me rendors, puis me réveille au petit matin sans trop de fatigue et monte dans la bibliothèque, aux rayonnages réservés à Simenon.
[Pendant longtemps, j'avais offert à mon père de ces romans, à Noël, une demi-douzaine à chaque fois, choisis dans des éditions de poche éditées à l'époque. Ça a fini par en faire beaucoup, des simenons et il avait fallu prendre des précautions, pour que ce ne soit jamais les mêmes : quinze jours avant la fête, je demandais à ma mère de préparer une liste de ce que mon père avait déjà lu, et de me la transmettre. Cette complicité assidue nous permettait de tomber juste, évitant les redites. Mon père était méfiant dans de nombreux domaines de la vie ; il n'aimait pas les surprises et pas celle-là non plus, mais au moment d'ouvrir son paquet, il savait ce qu'il y trouverait, des simenons ; la moitié de son plaisir était là : savoir à l'avance, pas de surprises. Mon père était d'autre part très économe, pour ne pas dire radin (disons radin...) : l'autre moitié de son plaisir consistait en ce qu'il n'y avait pas eu de gaspillage, qu'on avait dépensé au plus juste. La troisième moitié était qu'il aimait Simenon, sa noirceur sans rémission et sa justesse. Quand je lui avais offert Les scrupules de Maigret, il avait eu cette remarque, en ouvrant son paquet : 'ahhh, Les scrupules de Maigret. Tu as bien choisi...c'est que j'aime ça, moi, les scrupules.' Méfiant et scrupuleux. Et fin.
[Un peu après la mort de mon père (mars 2008), et quand ma mère a voulu déménager, notre bibliothèque a hérité de leurs livres, de ses simenons, des pleins rayonnages. Peu après, j'ai fait tirer un tampon qui signale que ces livres proviennent de chez eux (ma mère : Giono, Martin du Gard, Aragon...offerts par moi et qui porte, sur la page de garde que 'ce livre appartenait à la bibliothèque de Marcelle et Jean Meunier. 2009'. En somme je leur offrais pour leur plaire la littérature du temps de leur jeunesse, sans trop y réfléchir)et ces livres font maintenant la bibliothèque de la maison familiale de Chabeuil]
Au matin donc, dans les rayonnages dédiés aux livres des parents, il y a bien Les Gens d'en face, premier bonheur, celui de la ressource, familiale mais pas seulement, celui aussi du livre ami qui a su attendre et rassure sur la permanence des choses, rien n'y manque d'une chaîne d'attentions prévenantes et conservatrices, la mienne, celle des parents, celle des émissions de nuit, celle de Ralph Messac, qui voulait tant, il l'avait dit, faire lire, et celui là précisément, un roman moins connu, un 'roman dur'.
Nos bibliothèques : un monde attend, c'est comme ça. Pour le coup, c'est héritage des livres offerts, de quoi lire les attentions passées, et les goûts littéraires de mes parents sans études, leur part romanesque d'art et de fiction. Et la voix de Messac, apportée par la nuit, était une voix dans leur genre et de leur temps, qui m'avait sans doute porté vers Les gens d'en face.
Les 'Mémoires intimes' de Simenon sont d'un plus grand format, fort volume rangé ailleurs dans la bibliothèque, avec les grandes biographies littéraires, au rayon des livres de travail. Offert pareil à mon père : j'ai vérifié le tampon y est aussi. Cette errance dans les livres, faite d'aller-retours et de pauses songeuses, m'a pris au piège ; j'avais commencé à prendre quelques notes ; il me faudrait plonger dans ce roman, à quoi j'étais maintenant attaché.
Les Gens d'en face se passe à Batoum, port sur la mer noire, sali par le pétrole qui débouche de Bakou. On ne sait pas précisément quand ça se passe, ce n'est pas dit, mais la période est soviétique de toute évidence, quand la révolution est encore jeune, entre la famine qui pointe et le Guépéou (l'emploi de ce nom pour cette police politique indique qu'on est entre 1922 et 1934), dans la grisaille, la misère et la pluie. Messac parle d'un roman de géopolitique, rare chez Simenon. Et en effet : trois consuls, de trois puissances régionales, Turque, Perse et Italienne, sont pris dans l'étau des deux grands, soviets et américains, qui vont bientôt dominer le monde. Cloaque, pluie, solitude surveillée, mort et fuite, poison, fusillés. Le livre est lent, même s'il se passe en peu de temps, irrémédiable. A la fin, le pétrole seul aura eu raison, et le silence meurtrier du Guépéou. Les gens d'en face dont on parle, c'est en effet le Guépéou, qui loge en face justement de l'appartement du consul de Turquie, et qui l'épie sans rien manquer de sa vie et de ses fréquentations. Mais c'est aussi l'URSS, qui s'installe face aux anciennes puissances, et face à l'Amérique du pétrole. Thèse cruelle, lucide, de la part d'un Simenon, qui rentre d'un voyage en Crimée (1933) et témoigne par la fiction d'un Staline qui passe une alliance complice avec les puissances du pétrole, dont il a besoin (devises/industrialisation) et qui élimine les puissances régionales, en même temps que son propre peuple, par cette famine qu'il installe en Ukraine et en Crimée et qu'on caractériserait plus tard sous le nom d'Holodomor, un meurtre de masse.
Dans Les gens d'en face, une jeune femme meurt, qui aimait la Révolution et qui vivait pour elle ; elle est affamée tout d’abord et court dans Batoum où il n’y a plus rien pour se nourrir (ville riche, ville de boutiques et d’entrepôts (ancienne ville ottomane, marchande, l’ordre ancien, dont la ruine fait toute la détresse impuissante du consul de Turquie) parce que Staline veut mettre la paysannerie ukrainienne à genoux. Seuls bien nourris : les voisins du Guépéou, qu’on aperçoit quand ils mangent, en face. Et puis la jeune camarade sera fusillée sans procès, dans une scène effacée, et même pas racontée, allusive. La Révolution russe est morte avec elle, alors. Un roman dur, disait Messac, baigné d’une sinistre réalité géopolitique, que Simenon écrit au retour d’un voyage à Odessa, puis publié en 1933 chez Fayard.
C'était ça la malice qu'on percevait chez Messac quand il choisissait Les Gens d'en face, pour en arracher quelques pages : un anti-soviétisme malin et informé qu'on finissait par percevoir dans ses arguments, à sa manière de laisser deviner un amusement appuyé sur ses lectures. Appuyé sur l'art et la technique poétique et sur la haute situation littéraire où il convient de placer Les Gens d'en face : du grand art : le roman est parfait, comme empoisonné, la mort est lente et sûre, allusive, la tragédie historique avance, les meurtriers demeurent discrets, en face, dans un paysage de brume. Messac voulait nous faire voir un roman de l'inéluctable confrontation des deux blocs (en face...), à l'antisoviétisme implacable, d'une fiction très au point, pas démonstrative, d'ambiance simenonienne habituelle, brouillard, entrepôts portuaires, quai, boue, pluie. Mais si le Gépéou est terrifiant, le pétrole de l'agent américain de la Standard Oil, son silence d'initié, business as usual, est dégoûtant, lourd, triomphant. Complice, bien sûr.
Autrement dit, le Simenon des Gens d'en face est un virtuose du brouillard, arrangé comme le décor d'une déliquescence politique mortelle, établie pile dans les temps, et au bon endroit, Ukraine-Crimée, les années trente de la grande famine stalinienne, c'est à dire voulue et provoquée par Staline. Et c'est ainsi qu'on lit Les Gens d'en face pour, sitôt refermé, agrémenter sa lecture par des considérations historiques sur l'holodomor, mot ukrainien forgé tout exprès, qui désigne précisément ce 'génocide de classe' qui assassinait la paysannerie ukrainienne. L'année d'après, Simenon, bien informé puisqu'il était passé dans le coin, écrivait son 'roman dur'.
Les Gens d'en face est elliptique et distant, allusif : la pauvre victime, au destin de fusillée, était pourtant une bonne camarade, jeune amie de la jeune Révolution, impliquée dans la bonne marche communiste de sa ville et de son pays, mouvements de jeunesse ou maison du peuple. Elle sera purgée. L'assassin : le Guépéou, d'en face. Mais on ne voit pas la scène, elle est à peine évoquée, sans témoin et encore moins l'auteur. Le Guépéou voit, et ce qu'il voit suffit à condamner à mort.
Mais alors qui était donc ce Messac, érudit de la littérature populaire autant que géopolitique, qui venait de mettre dans le mille avec la recommandation de ses 'pages arrachées'?
Le reportage qui agrémentait l'interview radiophonique présentait sa bibliothèque simenonienne, très riche comme il transparaissait, aux éditions rares, complète en tous cas quant aux Simenon des débuts, ceux des pseudos, des romans vite fait : un érudit, en somme, bibliomane, grand connaisseur. Mais pas seulement, Ralph Messac a sa fiche dans le Maitron, figurez-vous, ce monument encyclopédique des mouvements sociaux et des forces de gauche où il est présenté comme un grand monsieur du syndicalisme et du journalisme, fondateur d'écoles prestigieuses dans ce dernier secteur d'activité. Et l'une des grandes voix d'Europe 1, c'est sûrement ça qui m'avait plu, à l'entendre tout d'abord, sa voix, où tout passe, une voix de radio, qui connait les effets de sa séduction...Mais encore amateur de littératures du deuxième rayon, Alphonse Allais entre autres, et de science fiction, et de Bilipo (bibliothèque des littératures policières)...on voit que notre Messac en avait sous la semelle en matière de culture populaire, et ça s'entendait dans notre émission, comme une malice du trop plein, une ironie du bon savoir qui ne s'en laisse pas compter. Au final, pour Messac, on a affaire à un anti soviétisme informé et populaire, de gauche pour tout dire, tendance Souvarine (on y revient plus bas), une autre spécialité du savant et malicieux bonhomme.
On voit bien comment à tourner autour des Gens d'en face, on se construit un grand livre, un livre à soi, qui puise tout autour de lui sa grandeur, sans académisme, ça se passe dans les environs politiques et les alentours historiques, qui sont extérieurs au livre autant qu'ils nous sont étrangers, aboutissent à nous faire un squelette littéraire, solide, à quoi, peu à peu, on va appuyer notre gout littéraire. En tous cas, c'est ce qui s'est passé pour moi : l'insomnie/la voix, mon père/la malice, le livre/la recherche, socialisme/démocratie, tout ce qui s'agglomérait aux Gens d'en face a fait grandir ce livre dans notre bibliothèque familiale. Tous les grands livres ont ainsi des à-côtés, pour Les gens d'en face, on potasse, on n'en finit pas et se dégage un genre d'arrière pays littéraire, où l'on trouve, pour ce qui concerne ce roman :
--qu'Ossip Mandelstam est passé lui aussi par Batoumi, à quoi il a consacré un texte qu'on trouve dans ses Oeuvres en proses (Tome 1 des Oeuvres complètes en deux volumes, chez la Dogana, livre de travail, très bien édité, æcolonies, à des sauvages'. Une terre de conquête qu'il convient de mettre au pas, encore sous le joug puissant de la lire turque pour la toute jeune russie soviétique, la volonté révolutionnaire contre la servilité essentielle de la marchandise : ' sur un fond de population aborigène, les rares travailleurs soviétiques tranchent fortement par leur manque de lires et parce qu'ils touchent au pain noir, sur lequel aucun authentique Batoumien ne porterait les yeux.' De Mandelstam (1922) à Simenon (1931), on est bien passé de l'empire commercial turc finissant à l'humiliation du consul, turc encore impuissant. Les premiers mots des Gens d'en face : 'comment, mais vous avez du pain blanc !') ouvraient le roman par un très beau coup de flair de Simenon : démarrer justement par du pain blanc, alors que c'est le pain noir soviétique, signalé par Mandelstam, qui régnait maintenant, seulement dix ans après sa visite. Pain noir/pain blanc, Mandestam/Simenon : superbe trouvaille romanesque de Simenon, qui reprend en ouverture un motif ténu du reportage de Mandelstam. Bien sûr, pour tout le reste, ces deux-là n'ont rien à voir, mais on comprend bien que ça peut être intéressant de les lire ensemble, de vérifier l'un par l'autre, pour ce point de détail de la ville de Batoumi. Très sûr Simenon, qui confie à un diplomate turc lessivé ce roman de la chute et de la disparition du vieux monde.
--qu'Aragon, bien sûr, a revêtu à propos du Guépéou son masque le plus sanglant, dès 1931. Guépéou, on l'a dans l'oreille pour des générations, ça ne manque pas, le sinistre lyrisme rouge, un genre de Marseillaise au sanguimpur : Il nous faut un Guépéou, Extrait du poème : Prélude au temps des cerises :
Je chante le Guépéou qui se forme
En France à l’heure qu’il est
Je chante le Guépéou nécessaire de France
Je chante les Guépéous de nulle part et de partout
Je demande un Guépéou pour préparer la fin d’un monde
Demandez un Guépéou pour préparer la fin d’un monde
Pour préparer la fin d'un monde, grandiloquait Aragon en 1931 ; pour le mettre à mort lui répond Simenon deux ans plus tard, platement, irrévocablement. La Guépéou dont Aragon souhaitait l'avènement n'est, dans les Gens d'en Face rien d'autre que l'instrument de police politique qui permet l'usage de la famine comme arme d'extermination en l'Ukraine : ce Guépéou (préparer la fin d'un monde, tu parles) veille sur l'organisation de l'Holodomor, et fusille sans hésiter la jeune révolutionnaire qui y croit moins, à la révolution. De ce soviétisme lyrique, banalité d'époque, Aragon ne se départira jamais, et après guerre persistera et y installera sa carrière de potentat gendelettre, très installé sur les grands principes d'un stalinisme imbougeable.
--que le délire sanglant d'Aragon n'avait pas échappé, bien sûr à la critique de la mouvance trotskiste de l'époque, où nichait Messac, comme on vient de voir, et où on trouve aussi Jean Malaquais, à qui on doit la plus belle dégelée, violente et définitive, dirigée contre Aragon. Malaquais est un écrivain de partout, apatride, auteur en 1939 de Les Javanais, sans concession, récit d'une expérience ouvrière blessante, superbe roman, lecture très nécessaire. En 1947, Malaquais signe dans un numéro de la revue Masses intitulé L'intelligence servile un pamphlet qui prend à partie Le nommé Aragon, où le patriote professionnel. Classé sobrement 'oppositionnel' dans le Maitron, magnifique catégorisation, pas loin des communistes libertaires, Malaquais délivre une radée de premier ordre : 'Le prototype du patriote professionnel apatride, celui qui a atteint une espèce de grandeur dans le maniement du bénitier stalinien, est le nommé Louis Aragon poète par la grâce des dieux, clarinette par la grâce de saint Joseph'. Avant d'en venir à notre affaire de la sinistre louange du Guépéou : '[Aragon] réclame les galères et douze balles dans le ventre pour quiconque s’avise de ne point béer avec lui, de ne point se découvrit au mot France, pardon, je veux dire au mot U.R.S.S.'
Prix Renaudot en 1939 pour ses Javanais, Malaquais n'était plus édité jusqu'aux années 80, quand je l'avais déniché bien par hasard et quand la Société Jean Malaquais s'était mis en tête de faire connaître son oeuvre. Il était mieux connu ; je l'offrais aux gens que j'aimais ; je l'avais offert aux parents (pour le réalisme enlevé) comme je l'avais passé à Claire, ma belle-soeur (pour la vivacité apatride). Ils sont morts, les parents et Claire, alors leurs livres sont revenus dans notre bibliothèque, courte suite du même très beau livre, qui y occupent maintenant une place de tristesse et de deuil, au rayon du réalisme et de la désillusion.
--que les jaquettes de ces premiers romans de Simenon, chez Arthème Fayard sont signées Becan, pseudonyme de Bernhard Kahn, tous entre 1933 et 1934, beaux dessins, au trait rapides et aux à-plats sûrs. Et voilà comment on passe de l'un à l'autre, de Becan à Simenon, tout autour des Gens d'en face, au Batoumi de Mandestam, toute une période a surgi, tout un pays, c'est comme ça qu'on lit, Malaquais, Messac et leurs amis politiques, dont n'était pourtant pas le jeune Simenon. Malice de Messac, sacré Messac : dans les années 80, il enrôle à la radio un Simenon mal connu, pour donner à voir les siens, ses copains et camarades, les dessous de sa bibliothèques. Et, voyez vous ça, Becan a lui aussi sa notice dans le Maitron, dans les mêmes eaux de la vigueur et des luttes qui ont fait ce siècle de mort et d'héroïsme. Becan est au chapitre des dessinateurs anarchistes, digne pierre tombale, et voilée de noir comme tous les autres : la notule de Becan décrit sobrement sa mort, en janvier 1943, à Paris : 'juif, il fut persécuté pendant la guerre et se laissa mourir de faim et de froid'. Becan est enterré au Père Lachaise, 96e section, où je vais aller le visiter.
Claude Meunier. Prise de notes : automne et hiver 2024-25. Rédaction printemps et été 2025.