Que faire ?
Envers et contre tout, continuer Ă faire des films. Câest possible. Le monde peut parfaitement se satisfaire de bons divertissements, on les acceptera tant quâils ne franchissent pas les limites trop vite atteintes de la bĂȘtise et de la malhonnĂȘtetĂ©. Mais cela ne suffit pas, on le sent bien. Il faut dĂ©passer ce stade-lĂ . Il faut parler, il faut dire, et câest Ă chacun de trouver ici son lieu et son mode de faire, au risque de nâĂȘtre entendu que par une minoritĂ©. Jâemprunte ici Ă Didier-Georges Galiby un extrait de texte citĂ© dans "Paul sâen va". Il sâexprime dans le cadre du théùtre, oĂč lâon est souvent beaucoup plus radical et intelligent que dans le cinĂ©ma, mais on peut aussi prendre ses paroles Ă notre compte.
"Il ne se passe rien, câest bien connu. Ou il se passe trop de choses auxquelles, câest bien connu, nous ne pouvons rien. Nous marchons sur les cadavres et continuons Ă tenter dâagir et de penser comme si nous nâĂ©tions pas ces marcheurs piĂ©tinant les cadavres de plus dâun demi-siĂšcle de catastrophes, de dĂ©faites et dâabdications en tout genre. Aujourdâhui les cadavres peuplent jusquâĂ nos propres rues. Cadavres de sociĂ©tĂ© libĂ©rale avancĂ©e-en-Ă©tat-de-dĂ©composition-avancĂ©. Sâil nâest pas dĂ©jĂ trop tard, on voudrait que ce qui fait de nous aussi des acteurs-citoyens (y compris de nos propres aveuglements), des encore vivants-citoyens (y compris sans vrai lieu dâespĂ©rance) serve Ă la rĂ©sistance, mĂȘme partielle, mĂȘme infime, Ă la domination du «prĂȘt-Ă -dĂ©lasser pour tous», parce quâil en est, malgrĂ© tout, du théùtre comme de lâart qui lâaccompagne : il nâexiste jamais mieux que contre la mondanitĂ©, et tout contre le monde. Cela nâempĂȘchera sĂ»rement pas les presque cadavres de continuer Ă prolifĂ©rer dans nos rues. Cela permettra peut-ĂȘtre juste de les envisager comme ĂȘtres, de leur rendre Ă chacun un visage, un nom, une voix qui parle aussi au théùtre â et non au reality-show â sans commisĂ©ration, sans pathos, ainsi quâils dĂ©signent le monde (et nous dans le monde), exemplaires, insensĂ©s et vaincus, mourant Ă force de nos yeux morts, annonçant ce qui nous guette si nous renonçons Ă eux-mĂȘmes, si nous renonçons Ă nous battre, disant : il ne se passe rien."
Alain Tanner, CinĂ©-mĂ©langes, Ăditions du Seuil, 2017