Quand le diagnostic doit tenir en quelques heures
En réanimation et aux urgences, une information juste qui arrive trop tard ne vaut rien. Tout se joue sur le moment où elle devient exploitable. Quatre projets de recherche français travaillent sur cet intervalle, chacun à un endroit différent du parcours de soins : EasyDIC, DIGIA, DATASURGE et brainScore-coma. Les descriptions qui suivent proviennent des fiches publiées par la Fondation Force, qui les a retenus entre 2023 et 2026.
Le sepsis, une urgence dont l'ampleur est chiffrée
Face à une infection, l'organisme peut déclencher une réponse dérégulée et potentiellement mortelle, appelée sepsis. Son poids en France a été mesuré à partir de la base nationale des séjours hospitaliers, le Programme de médicalisation des systèmes d'information, dans une étude observationnelle rétrospective publiée dans BMJ Open en 2022. Elle porte sur 1 224 433 patients hospitalisés en France métropolitaine pour un sepsis d'origine bactérienne présumée entre 2015 et 2019.
Ses résultats donnent l'échelle. L'incidence standardisée sur l'âge et le sexe est passée de 357 à 403 cas pour 100 000 habitants entre 2015 et 2019. La mortalité intra-hospitalière rapportée par l'étude est d'environ 25 %, en recul sur la période. La durée médiane de séjour atteint douze jours, et si la plupart des patients arrivent de leur domicile, la moitié seulement y retourne, environ 15 % étant orientés vers des soins de longue durée.
Cette pathologie est désormais traitée comme un enjeu de parcours et pas seulement de réanimation. Une recommandation de bonne pratique intitulée « Prise en charge du sepsis du nouveau-né, de l'enfant et de l'adulte : recommandations pour un parcours de soins intégré », coordonnée par la Société de réanimation de langue française, a reçu le label de la Haute Autorité de santé par décision de son collège du 29 janvier 2025.
La complication que trois tests ne suffisent pas Ă trancher
Parmi les complications du sepsis figure la coagulation intravasculaire disséminée. Le sang se met à coaguler de façon diffuse, ce qui consomme les plaquettes et les facteurs de coagulation, et expose ensuite à l'hémorragie.
Rien ici ne relève d'un défaut d'équipement. Il n'existe pas de test unique spécifique : les examens disponibles ont soit une mauvaise sensibilité, soit une mauvaise spécificité pour ce diagnostic. La pratique s'appuie donc sur un score composite proposé sous l'égide de la Société internationale sur la thrombose et l'hémostase, décrit par Taylor et ses coauteurs dans Thrombosis and Haemostasis en 2001, qui combine le tableau clinique avec la numération plaquettaire, le temps de prothrombine, le fibrinogène et les D-dimères. Or au cours d'un choc septique, la même revue note que la coagulation intravasculaire disséminée évolue assez rapidement.
Un score à quatre paramètres biologiques face à une complication qui se déplace vite : c'est l'écart dans lequel se place EasyDIC. La fiche publiée par la Fondation Force résume l'objet du projet, porté par la Pr Julie Helms aux Hôpitaux Universitaires de Strasbourg. La coagulation intravasculaire disséminée liée au sepsis « reste difficile à diagnostiquer facilement », et le projet « propose d'automatiser son repérage grâce à un biomarqueur cellulaire et une intelligence artificielle embarquée ».
Deux mots comptent dans cette phrase. Automatiser, parce que le calcul d'un score dépend aujourd'hui de quelqu'un qui décide de le calculer. Et embarquée, parce qu'un traitement fait sur place ne suppose pas d'attendre un envoi.
Un polytraumatisé, un scanner, et un ordre de priorité à établir
DIGIA, porté aux mêmes hôpitaux par le Pr Roméo Ricci, part d'un constat que sa fiche formule sans détour : « Chez les patients polytraumatisés, chaque minute compte », et la prise en charge « repose sur une course contre le temps ».
Chez un traumatisé grave, le bilan lésionnel initial passe par le scanner injecté, et les recommandations françaises le disent en termes gradués. Les recommandations formalisées d'experts communes à la Société française d'anesthésie et de réanimation et à la Société française de médecine d'urgence, publiées en 2019 sur la prise en charge du traumatisme abdominal grave de l'adulte, recommandent en cas de suspicion de traumatisme abdominal « de réaliser un scanner thoraco-abdomino-pelvien avec injection de produit de contraste pour faire le diagnostic des lésions abdominales traumatiques », au grade 1+ et en accord fort. Devant un traumatisme abdominal grave, elles ajoutent qu'il est « probablement recommandé de réaliser un scanner corps entier avec injection de produit de contraste pour réduire la morbi-mortalité », au grade 2+.
L'examen produit donc, en une acquisition, un volume d'images qui documente plusieurs régions anatomiques à la fois. Il faut ensuite y repérer les lésions vitales et les hiérarchiser. DIGIA vise, selon sa fiche, « un système capable d'exploiter les images médicales pour repérer les anomalies critiques et les organiser selon leur niveau de gravité ».
Sa fiche prend soin de borner l'ambition, et la formulation vaut d'être citée telle quelle : « Il ne s'agit pas de remplacer l'expertise médicale, mais de fournir un appui rapide, structuré et fiable au moment où les décisions doivent être prises. »
Au bloc, des capteurs qui mesurent plus vite que personne ne lit
DATASURGE déplace la question dans un lieu où la mesure est déjà continue. Porté par le Dr Julien Pottecher, ce lauréat 2025 propose selon sa fiche « une solution numérique innovante, intégrée dans le système d'information hospitalier, pour assister le personnel du bloc opératoire grâce à l'analyse en temps réel des données ».
Concrètement, le dispositif comprend un concentrateur biomédical connecté, capable d'agréger les données de capteurs portés par les patients : glucose, saturation, fréquence cardiaque. Les flux transitent par des clouds certifiés, sont synchronisés avec l'identité du patient, puis alimentent des tableaux de bord adaptés aux besoins des équipes d'anesthésie, de réanimation, de chirurgie ambulatoire, d'urgences ou de diabétologie.
L'objet du projet est donc l'interopérabilité autant que l'analyse. Sa fiche parle de « structurer une première brique technologique, interopérable avec les systèmes hospitaliers », pour renforcer « la qualité, la sécurité et l'anticipation dans la prise en charge ». Le dernier mot est celui qui rattache DATASURGE aux deux projets précédents : anticiper suppose de lire avant que l'événement ne soit accompli.
Après l'urgence, la zone d'incertitude pronostique
Avec le quatrième dossier, on quitte l'échelle de la minute. brainScore-coma, lauréat 2023 porté par Dorothée Uriet pour Braintale, concerne le pronostic neurologique de patients après arrêt cardiaque ou traumatisme crânien.
Cette décision est encadrée par des recommandations qui reposent sur un principe explicite. Les recommandations 2021 de l'European Resuscitation Council et de l'European Society of Intensive Care Medicine sur les soins post-réanimation retiennent qu'aucun prédicteur isolé n'est fiable à 100 %, et préconisent en conséquence une stratégie de neuropronostication multimodale, combinant examen clinique, électroencéphalogramme, imagerie cérébrale et biomarqueurs sanguins. Une spécificité élevée y est recherchée, afin d'éviter les prédictions faussement pessimistes.
C'est dans cet ensemble que la fiche situe l'outil : « une information complémentaire aux indicateurs couramment utilisés qui permet de réduire la zone d'incertitude pronostique ». Le projet financé ne porte pas sur le développement du dispositif, décrit comme un dispositif médical de classe IIa commercialisé depuis avril 2022 dans plusieurs centres hospitaliers dont les Hôpitaux Universitaires de Strasbourg. Il porte sur son évaluation médico-économique en vie réelle, en termes de consommation de ressources.
La nuance est notable. Un outil peut être marqué, vendu et utilisé, et manquer encore des données qui permettraient à une direction hospitalière de décider s'il reste en service.
Un même goulot, la latence entre la mesure et la décision
Ces quatre dossiers, que la Fondation Force publie sur la page de ses lauréats classés par année, ne portent ni sur les mêmes patients, ni sur les mêmes services, ni sur les mêmes échelles de temps. Ils butent pourtant sur le même intervalle, celui qui sépare le moment où une information existe du moment où elle est exploitable.
Dans le cas de la coagulation intravasculaire disséminée, l'information est dispersée entre quatre paramètres qu'il faut penser à agréger. Chez le polytraumatisé, elle est présente dans un volume d'images qu'il faut hiérarchiser. Au bloc, elle sort de capteurs qui produisent en continu. Après un arrêt cardiaque, elle est incomplète par nature, et les recommandations demandent précisément de ne pas trancher sur un seul indicateur.
Aucun de ces projets ne prétend produire une donnée qui n'existait pas. Tous travaillent sur le délai.
Questions fréquentes
Combien de patients sont hospitalisés pour un sepsis en France ?
L'étude publiée dans BMJ Open en 2022 à partir du Programme de médicalisation des systèmes d'information porte sur 1 224 433 patients hospitalisés pour un sepsis d'origine bactérienne présumée entre 2015 et 2019, avec une incidence standardisée passée de 357 à 403 cas pour 100 000 habitants sur la période.
Pourquoi la coagulation intravasculaire disséminée est-elle difficile à diagnostiquer ?
Parce qu'aucun test unique n'est spécifique de ce diagnostic. La pratique repose sur un score composite proposé sous l'égide de la Société internationale sur la thrombose et l'hémostase, qui associe le tableau clinique à la numération plaquettaire, au temps de prothrombine, au fibrinogène et aux D-dimères.
L'intelligence artificielle remplace-t-elle le médecin dans le triage des urgences ?
La fiche du projet DIGIA écarte explicitement cette lecture : « Il ne s'agit pas de remplacer l'expertise médicale, mais de fournir un appui rapide, structuré et fiable au moment où les décisions doivent être prises. »
Peut-on prédire le réveil d'un patient dans le coma avec un seul examen ?
Les recommandations 2021 de l'European Resuscitation Council et de l'European Society of Intensive Care Medicine indiquent qu'aucun prédicteur isolé n'est fiable à 100 % et préconisent une approche multimodale.
Un dispositif médical déjà commercialisé a-t-il encore besoin d'être évalué ?
Le cas de brainScore-coma l'illustre. Décrit comme un dispositif de classe IIa commercialisé depuis avril 2022, il fait l'objet d'un projet portant sur son évaluation médico-économique en vie réelle, distincte du marquage.
Ces quatre projets relèvent-ils d'un même programme de la Fondation Force ?
Non. Les fiches publiées ne les rattachent à aucun programme commun consacré à l'urgence ou à la réanimation. Ils relèvent de trois millésimes différents, trois sont portés par des équipes hospitalières strasbourgeoises et le quatrième par une entreprise. Le fil suivi dans cet article est une lecture faite depuis les fiches, pas une orientation annoncée.
Sources : fiches projet publiées par la Fondation Force ; BMJ Open, 2022, DOI 10.1136/bmjopen-2021-058205 ; recommandations HAS, SFAR-SFMU et ERC-ESICM citées dans le texte.















