Je fus transportĂ© aprĂšs ma mort, je fus transportĂ© non dans un lieu confinĂ©, mais dans lâimmensitĂ© du vide Ă©thĂ©rique. Loin de me laisser abattre par cette immense ouverture en tous sens Ă perte de vue, en ciel Ă©toilĂ©, je me rassemblai et rassemblai tout ce que jâavais Ă©tĂ©, et ce que jâavais Ă©tĂ© sur le point dâĂȘtre, et enfin tout ce que au calendrier secret de moi-mĂȘme, je mâĂ©tais proposĂ© de devenir et serrant le tout, mes qualitĂ©s aussi, enfin mes vices, dernier rempart, je mâen fis carapace.
Sur ce noyau, animĂ© de colĂšre, mais dâune colĂšre nette, que le sang nâappuyait plus, froide et intĂ©grale, je me mis Ă faire le hĂ©risson, dans une suprĂȘme dĂ©fense, dans un dernier refus.
Alors, le vide, les larves du vide qui dĂ©jĂ poussaient tentaculairement vers moi leurs poches molles, me menaçant de lâabjecte endosmose, les larves Ă©tonnĂ©es aprĂšs quelques vaines tentatives contre la proie qui refusait de se rendre, reculĂšrent embarrassĂ©es, et se dĂ©robĂšrent Ă ma vue, abandonnant Ă la vie celui qui la mĂ©ritait tellement.
DĂ©sormais libre de ce cĂŽtĂ©, jâusai de ma puissance du moment de lâexaltation de la victoire inespĂ©rĂ©e, pour peser vers la Terre et repĂ©nĂ©trai mon corps immobile, que les draps et la laine avaient heureusement empĂȘchĂ© de se refroidir.
Avec surprise, aprĂšs ce mien effort dĂ©passant celui des gĂ©ants, avec surprise et joie mĂȘlĂ©e de dĂ©ception je rentrai dans les horizons Ă©troits et fermĂ©s oĂč la vie humaine pour ĂȘtre ce quâelle est, doit se passer.
Henri Michaux, âAprĂšs ma mortâ, in Ăpreuves, exorcismes, Gallimard, 1946