Juin
Lundi 6 Juin. Réveil à la campagne. Chants d'oiseaux, jardin fleuri, enfants qui jouent, rosiers grimpants sur les murs. Grands nuages gonflés dans le ciel comme des spinnakers blancs. Le monde à la bonne distance, au bon rythme. Ce sont les conversations, les "idées", les positionnements et attitudes particulières, les mondanités convenables qui ruinent tout. La société idéale: austérité en apparence, joie sûre et calme en profondeur. L'étiquette, l'uniforme, le silence, chacun à sa place. Un monastère dans le monde, en somme.
A peine assis au petit-déjeuner des bobos rusés suis-je aspiré dans le boucan des "hurleuses" de table qui monopolisent les conversations, martèlent des phrases, n'écoutent rien. Les maisons dans lesquelles elles se trouvent ont été repeintes entièrement par des tiers que l'on ne voit jamais, l'eau rétablie après 3 ans de bataille contre la voirie municipale, or elles viennent juste se mettre les pieds sous la table sans un mot de remerciement et vous enseignent que "c'est sympa, y a de l'eau en continu maintenant, tu as pas vu?".
La famille proche m'Ă©puise (bobos rusĂ©s), la lointaine me met en joie (cathos militaires). Eux sont 2e REP, Kolweisi, c'est la lĂ©gende. Feu mon grand-père Ă©tait 2ème DB. Ce monde militaire s'est toujours dĂ©montrĂ© prĂ©venant, simple et gĂ©nĂ©reux, avec du tact et de la retenue, c'est l'Ă©cole "force tranquille". Au contraire, la vulgaritĂ©, la mĂ©chancetĂ©, la brutalitĂ©, ont toujours provenu des bobos rusĂ©s, mĂ©lange de gynĂ©cĂ©e expansif et d'hommes diminuĂ©s.Â
Aucun "Charles-Henri" dans ma famille (vive la roture). Mes cathos-militaires se nomment Adrien, Hortense, Ariane, Charlotte, ce style. Hommes débonnaires à voix graves, dames serviables, discrètes, souriantes, jeunes filles pensives à grands yeux clairs, taches de rousseur, chapeaux de paille. Les voici qui épluchent au soleil les légumes du déjeuner, essuient les tables. Abstinentes d'alcool elles dévorent à belles dents les rillettes de l'apéritif (les bobos rusés se sont déjà tous carapatés sans rien nettoyer). Pendant ce temps les petites filles se ruent sur la caisse enregistreuse et jouent à la marchande. C'est mon enfance qui recommence.
La course Ă la carrière, les succès professionnels, nous donnent de l'Ă©nergie, parfois de la joie, souvent de l'argent. Il y a d'autres formes de joies, Ă la fois plus gratuites et plus aristocratiques, qui sont liĂ©es Ă la marginalitĂ©, Ă la contemplation, Ă la gestion du temps libre, et forcĂ©ment, Ă la religion. Tous ces pauvres gens dĂ©vorĂ©s par les sollicitations le sentent par intuition sans toujours le formaliser. Mais nous sommes très peu nombreux Ă vouloir aller de ce cĂ´tĂ©-lĂ de la vie avec tout ce que cela suppose de diète, d'attention portĂ©e au geste etc. Je paie parfois ce goĂ»t par de mĂ©chants retours de balancier notamment en matière de colère. Je ne puis supporter les carcans, les inerties, l'anonymat carcĂ©ral oĂą la gestion administrative de masse prĂ©tend nous maintenir. Une route fermĂ©e de droite et de gauche par des glissières de bĂ©ton me hĂ©risse d'horreur parce qu'elle est un symbole mais aussi parce qu'elle une technique d'enfermement du bĂ©tail dans les abattoirs. Les traĂ®nards, les embouteillages me sont beaucoup plus que des retards, ils constituent des symboles, des offenses Ă un rythme intĂ©rieur: entrer dans un troupeau c'est adopter son rythme et bientĂ´t ses goĂ»ts, ses renoncements, choses dont je ne veux Ă aucun prix. Un moine traĂ®nĂ© par des franc-maçons hors de son monastère et sommĂ© de travailler comme tĂ©lĂ©prospecteur : voilĂ une illustration des injonctions de la "norme" sociale. Ma vie jusqu'ici? Avoir toujours, en apparence, fait n'importe quoi.Â
Soir: 90 minutes de téléphone avec la jeunette qui sort d'une longue discussion avec une proche. Elle est remontée contre le "comportement" de certaines personnes de sa communauté, s'insurge que la religion vécue ne devrait pas consister seulement en des rites (ablutions, prières) mais en un comportement exemplaire. Elle déplore que les parents, dans sa communauté, soient si sévères en matière d'éducation des filles et si permissifs en matières d'éducation des garçons. Je lui dis que l'Europe et le Maghreb dans ce domaine sont exactement yin et yang: en Europe les filles ont tous les droits, au Maghreb les garçons ont tous les droits, que cela est visible de manière irréfutable chez les frères et sœurs d'une même famille prise au hasard dans l'une ou l'autre communauté.
Mardi. Quelle pitié de quitter la campagne française au meilleur moment de l'année! Route des Yvelines à Bruxelles. Pénurie d'essence dans les stations. A peine arrivé, ruée sur le travail en retard avant que la jeunette n'arrive quelques heures plus tard. "5 jours sans vous voir!" soupire-t-elle en ouvrant deux bras lisses avec un grand sourire. Elle m'offre des macarons, me couvre de baisers, m'entraîne sur le canapé. "Une heure, pas plus, d'accord?". Elle repart deux heures plus tard aussi vite qu'elle est arrivée, me laissant étourdi comme lorsque l'on a humé longtemps une fleur très parfumée. Soir: entraînement.
Mercredi: Etude, travail. La jeunette a un examen de commentaire de texte le lendemain, qui portera sur la peine de mort. Je lui rédige en 20 minutes les arguments principaux à placer, thèse-antithèse-synthèse, et les lui envoie.
Jeudi: travail, puis lecture chez les Araméens, croissant, café, puis rendez-vous variés. La Jeunette m'appelle: son commentaire de texte s'est "très bien passé". Elle vient de 14h à 18h, particulièrement coquette et affectueuse, refuse de partir, très amusante. Message alors qu'elle sort du bus pour rentrer chez elle: des blédards l'avaient prise pour une Caucasienne (méprise fréquente vu son physique), et comme à chaque fois les types se calment, abasourdis dès qu'elle les insulte en arabe. Je lui dis que c'est ce que subissent les Blancs sans pouvoir se défendre de la sorte, et avec tout le système judiciaire et médiatique contre eux...
Soir: entraînement, puis temps supplémentaire au sac de frappe jusqu'à la fermeture, avec deux autres types. En sortant je remarque que le club tient à la disposition du public une trentaine de livres probablement issus de quelque vide-grenier. L'un de ces livres est Le séminaire de Bordeaux de Jean Dutourd. Je n'ai jamais vu ici quiconque ouvrir un seul ouvrage de cette étagère, et il serait très amusant que l'un de ces types en survêtement Foot Korner synthétique ouvrit Le séminaire de Bordeaux. Retour à pied, 3 litres d'eau et une salade, puis au lit.
Vendredi: Travaux d'arrière plan. Sortie brève pour manger des huĂ®tres chez le poissonnier. Ravissant matin paisible, civilisĂ©, radieux.Â
Samedi: En terrasse, audition d'une discussion entre le patron et un professeur d'institut technique de formation. Ce dernier est écœuré que les apprentis plombiers et mécaniciens ratent leurs études à cause des nouvelles matières imposées (comptabilité, gestion etc) qui requièrent des compétences de filière générale qu'ils n'ont pas, raison pour laquelle ils avaient choisi une filière technique. Les puéricultrices ratent leurs études à cause de cours aberrants d'anatomie, physiologie, psychologie, etc. Phénomène accru dans toutes les filières par une pédagogie catastrophique justifiant son existence en compliquant absurdement des notions simples, ce qui les rend inassimilables.
Dimanche: premier office du matin. Croisé en chemin une voiture arrêtée, moteur tournant, avec à l'intérieur un homme occupé à "faire un ballon", complètement défoncé. Plus tard, lecture de Saint François de Sales en terrasse. Filles apeurées qui marchent vite, chargées de paquets, tête baissée. La vitesse est une violence, les horaires une bête féroce qui nous poursuit alors que l'on croit la rattraper. Autre forme de violence, latente et immobile celle-ci, par le statut social: locataire et salarié dans une grande ville.
La jeunette me visite dans une robe en seersucker, plus que jamais ravissante petite preppy classique.
Semaine du 13/6 et fin
Lundi: Tôt levé, travail puis livraisons. Récupéré la jeunette au retour, elle monte sur le siège passager dans une petite tenue blanc-bleu qui fait merveille sur son teint clair et ses taches de rousseurs. Reste de la journée ensemble. Le soir seul au parc, observation des abeilles qui vont de-ci de-là butinant les fleurs. Une abeille gît inanimée dans un pistil, et je médite un temps sur le sens que peut recouvrir l'expression "mourir de sa belle mort".
Mardi: A la première heure du jour, garage à Schaerbeek. Café en terrasse là -bas. Des pilos importunent un tromblon en moquant sa moustache. Affreuse vitesse de dégradation des pauvres par l'alcool (à vous vacciner de la boisson). Bourdons dans les fleurs partout dans la ville. Soir: entraînement.
Mercredi: Grand débarras du superflu: 7 heures consécutives à brasser du matériel. Se libérer c'est se dés-embarrasser chaque jour un peu plus. Sortie pour une course et coïncidence amusante, la jeunette sort de chez son père à deux rues de là : nous nous identifions de loin mais ne pouvons aller l'un vers l'autre car nous sommes pour le moment tenus au secret. Plus tard je remarque l'ouverture d'un "restaurant américain" non loin. Entrant m'enquérir du concept des lieux, une grosse dame scandinave me répond dans un français hésitant, fortement teinté d'accent africain. Je ne puis réprimer un rire vu le ridicule de la scène, mais je comprends d'où provient cette dichotomie, surtout lorsque son "mari" paraît. Toutefois dans ce domaine plus rien ne m'étonne depuis longtemps. Les gens, surtout les femmes, foncent tête baissée au plus outrancier, au plus grossier. Tendance visible chez beaucoup de gens à vouloir oublier. Partout, le sauve-qui-peut, la déglingue.
Jeudi: Tôt le matin, appel d'un ami qui a dîné la veille au restaurant Georges Blanc en France dont j'ignorais l'existence, camarade désormais établi dans la "grande vie" et les hauts standards sociaux. De notre bande d'amis qui totalise une vingtaine de gars, 3 ont opéré une indéniable ascension sociale et cela me réjouit pour eux: joie de savoir que les efforts soient tout de même payés de retour parfois, et qu'ils permettent de quitter le statut de galérien... Nous rigolons en détaillant les bouteilles stockées par son patron dans la cave à vins aménagée sous le bureau.
Matinée difficile. J'aime de moins en moins ce genre de vitesse imposée par des contingences externes, cette agitation qui met la patience à rude épreuve. Suis à cran mais lorsque la jeunette arrive à midi elle apparaît comme un tel cadeau, tellement pimpante et affectueuse que c'en est désarmant à l'instant. 12h-17h ensemble. Soir: entraînement.
Vendredi: Lecture, travail. Jeunette de 14h jusqu'au soir, canapĂ© puis fauteuil, oĂą nous parlons religion. Contraste facile, mais dans la vie rĂ©elle, l'un appelle forcĂ©ment l'autre, Ă moins de penser strictement profit Ă court-terme. Grand vide quand elle part, et je n'aime pas du tout ce froid qui me prend soudain Ă©tant seul, cet enfermement rampant, ce dĂ©duit d'entonnoir par oĂą je transite ces derniers jours. Sortant prendre l'air, je m'Ă©croule sur un banc. Une bande de 5 jeunes filles europĂ©ennes probablement mineures, classes aisĂ©es, s'installe Ă mĂŞme le trottoir pour boire du Monster Energy et s'apostropher les unes les autres. Elles emploient un langage Ă©tonnant mĂŞlĂ© de français et de globbish: "Eh mais meuf crie pas comme ça bro, you're totally out of the way et en plus c'est la 3ème cigarette que je te file that's enough!" etc. Echange avec la jeunette qui me dit que les EuropĂ©ennes parlent en effet ainsi depuis 3 annĂ©es environ, mais pas les Carthaginoises comme elle qui Ă la maison parlent un mĂ©lange d'arabe et de français. J'entrevois un avenir fait de dialectes bas-français variĂ©s selon les rĂ©gions francophones et les milieux sociaux, sous le patronage d'un globbish de plus en plus officiel et simplifiĂ©, bientĂ´t remplacĂ© par 200 mots de post-hĂ©breu ou de langage-machine.Â
Samedi: TĂ´t le matin, en terrasse devant la boulangerie, observation d'un pilo qui a visiblement passĂ© nuit blanche et qui tient la jambe du patron 40 minutes pour l'adjurer de s'associer avec lui en affaires. "Moi je sens, je sens l'argent moi!".Â
Entraînement. Sparring contre un blédard à physique de fellaga. Il est courageux mais un peu crispé, je le domine et il s'énerve, avance trop, s'expose trop. Il fait 40 degrés dans la salle, 37 degrés dehors, jour de canicule. Je sors complètement lyophilisé, fais quelques courses sur le chemin et rentre m'abreuver d'eau et de jus de carottes. Le pèse-personne indique 68 kilos et le miroir renvoie l'image d'une sorte de fakir abstinent. Téléphone éteint depuis le matin pour la première fois depuis très longtemps: cela fait un bien fou. Le monde nous dévore, Dieu nous fortifie.
Après-midi à Schaerbeek, en terrasse au soleil, pour lire. Le nombre de gens sur leur téléphone en rue... Et de plus en plus chaque année. Manifestation d'un vide intérieur grandissant? Un jour nous devrons faire un choix probablement.
Soir. La jeunette rentre d'une journée en famille à la mer. Discussion sur la vie familiale. Émotion de voir combien ce mode de vie coule de source pour elle. La vie stable, une maison, 5 frères et sœurs... Vers 1h du matin sa mère appelle et la jeunette qui avait oublié l'heure fonce vers la sortie sans hésiter en étouffant des rires ("Je dois partir!"), je la regarde descendre l'escalier et s'arrêter à mi-chemin comme elle fait à chaque fois pour esquisser un ravissant dernier salut.
Dimanche: A l'office, vieille dame très bien habillée, la "totale": souliers vernis à boucles, jupe longue plissée, veste de tailleur, foulard Hermès, minceur et gravité. Une vraie vieille dame pour moi, qui incarne le cliché-repoussoir de la "vieille de droite" pour les gens qui ignorent leur propre histoire. Ma grand-mère française était vêtue ainsi, pourtant issue de la gauche valenciennoise militante.
MatinĂ©e passĂ©e Ă lire en terrasse jusqu'Ă 14h, en mangeant force viennoiseries arrosĂ©es de cafĂ©.Â
Fin de ce petit journal de bord intitulé Nepsis. Quatre mois d'attention portée à la forme, au geste, à la chose en soi, à la vie concrète. Très grande joie de la réforme, de l'Otium, de la diète, de l'étude et du travail, de l'exercice et de la vénusté. Cette grande paix, cette clarté sur les choses, ce dégagement, ce détachement que j'ai toujours cherché... La plus fabuleuse façon de vivre, don gratuit de la liberté que je n'aurais jamais imaginé. Quelques leçons: ni lait, ni sucre, très peu d'hydrates de carbone. La vie commence tôt le matin. Se taire et laisser parler. Aucune ambition. Méditer son Idéal. Rencontrer son Idéal. "Restez à jamais fidèle - contre l’univers entier et surtout contre vous-mêmes - à ce que vous avez entrevu et désiré durant les heures les plus pures de votre vie" (Gustave Thibon).


















