Je me souviens de la toute première fois que je l'ai vu : c'était le début de l'hiver et il me semblait minuscule à côté des deux gros chats de mes sœurs. Il est venu me sentir les doigts et ça a tout de suite cliqué entre nous. Il a grimpé sur le rebord de ma fenêtre pour que je puisse mieux le caresser et il s'est roulé tout contre moi, il tremblait et il était affamé. J'ai volé un bol de croquettes pour son plus grand plaisir mais le froid commençait à se faire sentir alors j'ai supplié ma mère de me laisser le faire entrer dans ma chambre. Elle m'a dit "Un chat, c'est une responsabilité ; une fois que tu commences, tu ne peux plus revenir en arrière." J'ai dit "d'accord", elle a dit "oui" et j'ai couru ouvrir ma fenêtre à cette nouvelle petite luciole dans ma vie. Il a fait le tour de ma chambre puis s'est endormi sur mes genoux et, après ça, il a continué de revenir se lover dans ma bulle. Ma mère a fini par dire "non" en le voyant feuler sur le gros chat de ma sœur -la terreur du quartier- mais je me souvenais qu'une fois lancé, impossible de se rétracter alors j'ai commencé à lui ouvrir en cachette.
Je n'ai jamais arrêté de l'aimer ni de le laisser entrer chaque fois qu'il venait mais j'ai dû partir ; ma mère m'a mis dehors. Nos retrouvailles se sont beaucoup espacées mais chaque fois que je passais dans le quartier, je criais son nom puis l'attendais sagement, et chaque fois il est venu me voir. J'ai emménagé dans mon premier appart, évidemment que je suis allé le chercher. Ce nouveau lieu, complètement enfermé, l'a beaucoup stressé et l'autre personne qui s'occupait de lui s'est manifestée alors j'ai dû le rendre. Je savais qu'il avait probablement une maman mais je pensais qu'il ne lui manquerait pas. Je me suis trompé. Après ça, j'ai eu ma petite Princesse Lila. Mon premier chat à moi ! Puis Chevalier Xéna, ma deuxième. Mais je n'ai jamais oublié mon fils aîné. Je le voyais toujours de temps en temps en repassant dans le quartier. Jusqu'à ce qu'il disparaisse. Je ne saurais jamais ce qu'il lui est arrivé, si un grave accident me l'a volé ou s'il a simplement été emporté ailleurs. Je n'ai pas eu le temps de le découvrir parce que j'ai déménagé plus loin. Trop loin. Mais j'en avais besoin. J'espère qu'il me pardonne, où qu'il soit. J'espère vraiment qu'il me pardonne, parce que moi pas. Je n'oublie pas comme je l'ai abandonné. Je l'ai rendu à sa maman trop vite, sans me battre. J'aurais tellement voulu l'emporter avec nous dans notre nouvelle maison, si loin que sa maman ne l'aurait plus jamais trouvé. Mais et si elle l'aimait ? Si elle l'aimait plus que moi, mieux que moi ? S'il avait besoin d'elle plus que de moi ? Je lui aurais fait mal encore, comme la première fois que je l'ai volé. Je l'aurais stressé pour un rien.
Moi, je voulais juste qu'il aille bien. Qu'il soit heureux, apaisé. Qu'il ait assez d'eau, de nourriture et d'amour pour toute une vie -voire plusieurs. Je rêvais de l'emmener dans une maison rien qu'à lui avec de la lumière partout et des caresses à volonté mais au fond je ne me sentais pas capable de lui offrir ce bonheur, alors je l'ai laissé derrière. Je regrette, s'il savait comme je regrette. Tous les jours. Je me demande si j'ai pris la bonne décision, si je n'aurais pas pu faire plus pour lui qui avait tant fait pour moi. La vérité c'est que je ne sais pas. Je ne saurais jamais. J'ai deux chats que j'aime plus que le ciel n'est grand et une petite maison qui nous sert de cocon mais je garde un creux dans le coin de mon cœur, un espace vide pour Zuri. Pour ce qu'on aurait pu être si j'avais mieux choisi, ce qu'on sera peut-être dans une autre vie. J'aimerai toujours mes enfants de tout mon cœur et ça veut dire laisser un petit creux de bonheur à mon fils aîné si brave qui se battait toujours avec les chats qui rôdaient pour venir jusqu'à moi.
Moi aussi je me battrai aussi fort, peut-être pas pour toi mais pour tous les prochains. C'est promis, Zuri.