Les amarres sont larguées. Je quitte la terre ferme des certitudes. Je m’enfonce dans le brouillard de l’âme humaine, celle de l’autre, la mienne. Comme une enfant qui en plein jour s’amuse des monstres dans ses livres d’images, les imaginant cachés sous son lit.
A travers Thommy Recco, je vais toucher les confins de l’âme. Thommy est un trou noir. Auréolé d’une lumière fascinante, mais absorbant les étoiles de sa lumière. Il les digère, les étouffe.
Serai-je l’une de ces étoiles, suis-je déjà l’une de ces étoiles ? Combien de temps vais-je graviter autour de cet astre sombre avant de me faire engloutir ? Qui de lui ou moi infligera sa folie à l’autre ?
Une apnée profonde, c’est couper son reflexe de vie. Ne plus respirer. Soumettre son corps et son esprit à des pressions exponentielles. S’enfoncer dans le plus en plus sombre. Où le coeur ralentit et ses pulsations deviennent lourdes. Dans la froideur profonde, le battement cardiaque est le seul son de vie disponible.
Les 30 premiers mètres en apnée ne sont que bien-être. Descendre. L’eau glisse comme autant de caresse. Sensualité primale.
Le danger, c’est au fond. Les perceptions se troublent. Nos gestes nous semblent rapides, mais ils se font au ralenti. La notion de temps devient éphémère. Sur une épave charmeuse, l’envie de respirer n’existe plus. On croit pouvoir tenir des heures à la contempler sans bouger. On attend de se mélanger à l’eau. Pénétrer l’épave et se coucher dans l’intimité de ses reins.
Flairer le piège voluptueux. Remonter avant que l’envie de respirer vous arrache la gorge.
Parce qu’elle est là, l’envie. Bâillonnée. Elle attend pour exploser. Pour vous noyer à quelques mètres de la surface. Vicieuse...
En quelques secondes, la lumière dans ses yeux bascule, ça n’est plus le même, et là il peut partir en vrille.
Thommy le requin. Une autre tentacule qui m’attire à lui.
Thommy est à la limite un fou pragmatique. Il ne tue pas pour tuer, il tue pour résoudre une équation en urgence.
Onduler dans les méandres de Thommy Recco, c’est être sous l’eau. Les repères changent. Pour progresser, il faut mettre la tête en bas, les pieds en haut. La lumière n’est pas directe mais oscillatoire. Inverser les vérités : s’arrêter de respirer sous l’eau n’est pas mourir mais éveiller son âme.
Les Recco et la mer, c’est une union sacrée à laquelle nous sommes tous étrangers. Elle leur enseigne crimes et exploits. Elle leur apporte prospérité et malheur. Elle est putain et bonne mère. Elle est leur matrice et leur tombeau.
Qui est le fils de la mer fait de la terre son enfer.
Le squale Francine Kreiss












