30 jours pour écrire - 17- Labyrinthe
SĂ©raphin court dans tous les sens, il nâa pas encore arrĂȘtĂ© depuis le matin.
Non mais nâimporte quoi, dis ça convenablement, pense Ă des analogies, des synonymes, je sais pas moi, tâas du vocabulaire non ? Allez on la refait.
Depuis lâaube, SĂ©raphin tourne sur lui-mĂȘme comme une aiguille dans un cadran infini.
Tâas cru que tâĂ©tais chatgpt ? Câest grillĂ©, dĂ©gage-moi ça.
Depuis lâaube⊠heuu⊠il court comme une poule sans tĂȘte.
Comme tous les matins, les moments sâemboĂźtent les uns aprĂšs les autres comme dans une chorĂ©graphie maintes fois rĂ©pĂ©tĂ©e. Tout se place et sâaligne, tout fonctionne.
DĂ©poser Charlie Ă la crĂšche, sa grande sĆur Ă lâĂ©cole, passer acheter un sandwich pour ce midi, prendre un cafĂ©, commencer Ă travailler. LĂ aussi câest la course aveugle entre le stock Ă gĂ©rer, les factures qui sâempilent, les promesses de livraisons Ă honorer.
Câest bien câest dĂ©paysant ton texte lĂ . Oui câest de lâironie.
SĂ©raphin ne se souvient plus trop de la raison pour laquelle il fait ce boulot. Il le fait, câest tout. Quand il a commencĂ©, il y a 7 ans, peu aprĂšs la naissance dâEvy, ça lui plaisait de vendre des objets rares, il sâintĂ©ressait au passĂ© de ces reliques. Il aimait leur patine, leur fonction parfois difficile Ă deviner, et son enthousiasme Ă©tait contagieux, les ventes fleurissaient.
La petite sociĂ©tĂ© avait eu du succĂšs, une croissance exponentielle, un article dans un blog influent, le passage de lâun ou lâautre « influenceur antiquitĂ©s » et le voilĂ coincĂ© dans une logistique trĂšs bien huilĂ©e.
Reprendre les enfants entre 17 et 18h, les faire manger, le bain, le dodo et que fera-t-il de son temps libre ce soir ? Aucune idĂ©e, sâendormir devant un Ă©cran, trĂšs probablement .
Tâas mis le paquet pour que ton lectorat sâidentifie mais tu sais mon vieux y a que toi qui a une vie de merde Ă ce point. Et demain ça recommence.
Oh tant mieux si ça recommence demain, tant mieux sâil ne faut pas rĂ©flĂ©chir. Le fonctionnement automatique, câest ce quâil a trouvĂ© de mieux pour Ă©viter les Ă©motions qui lâassaillent rĂ©guliĂšrement depuis que la mĂšre des petits est partie.
Morte, elle est morte, arrĂȘte dâavoir peur des mots, elle nâest pas partie, elle est morte. Scrolle un peu, ça ira mieux. Endors-toi dans ton canapĂ©, lampe allumĂ©e, tĂ©lĂ© allumĂ©e, tĂ©lĂ©phone dans la main et âŠ
6h30 debout, se prĂ©parer, 7h la grande, 7h30 le petit, 8h dĂ©part, 8h10 la crĂšche, 8h30 lâĂ©cole, le sandwich, 8h50 le bureau, un cafĂ©, 17-18 les reprendre, manger avant 19h, le bain, le dodo, puis Ă©cran, puis dodo.
Debout, se préparer, la grande, le petit, départ, crÚche, école, sandwich, travail, école, crÚche, repas, bain, dodo, écran, dormir.
Debout. Se préparer. Les enfants. Le job. Les enfants. Dodo.
Tout sâinstalle, tout sâaligne. Cette vie est un tunnel. Une autoroute. Non, un tunnel.
Bon bon bon, tu deviens pĂ©nible, on sâendort. Tu sais quoi, il va ĂȘtre chargĂ© de la vente dâun objet particulier, ça va le faire sortir du tunnel. Prendre un labyrinthe. Tâas vu ça lâanalogie. Tu nous mets un peu de magie, une relation avec le rĂ©el, une rencontre enrichissante et une jolie phrase un peu philo et hop emballez câest pesĂ©. ThĂšme labyrinthe, Check, les hashtags tout ça tout ça.
Ce que SĂ©raphin ne sait pas, câest quâĂ 50 kilomĂštres de lĂ , Mademoiselle C. sâest cassĂ© un ongle. EnervĂ©e, elle nâa pas vu quâelle prenait les clĂ©s de la voiture de son mari. Comme elle ne parvenait pas Ă ouvrir sa propre portiĂšre, elle Ă©tait de plus en plus Ă©nervĂ©e et le systĂšme Ă©lectronique a rĂ©agi comme si la voiture Ă©tait forcĂ©e. Une alarme stridente sâest mise en route.
Celle-ci a fait sursauter le voisin, Monsieur P., qui sâest brĂ»lĂ© avec son cafĂ©. Le cafĂ© a coulĂ© sur la manche de sa chemise. ĂnervĂ© Ă son tour, il est allĂ© se changer et comme il Ă©tait dĂ©jĂ en retard, il a oubliĂ© de fermer la fenĂȘtre.
Son chat Pupuce en a profitĂ© pour explorer le quartier puis a trouvĂ© une grande prairie baignĂ©e de soleil, qui nâest autre quâun terrain partagĂ© oĂč les habitants sont libres de cultiver des lĂ©gumes, jouer et se reposer. Pupuce sâest donc dit que ce serait un endroit parfait pour une sieste Ă lâombre du vieux saule. Des enfants qui jouaient au ballon lâont vu et ont eu envie de le caresser. Le plus jeune a abandonnĂ© le ballon et le plus ĂągĂ© a shootĂ© dedans de toutes ses forces. Pupuce a prĂ©fĂ©rĂ© prendre de la hauteur et sâest installĂ© sur une branche inaccessible aux enfants.
Le ballon quant Ă lui, a percutĂ© le loquet dâun clapier municipal. Le loquet sâest cassĂ©. La porte sâest ouverte et tous les lapins se sont Ă©chappĂ©s. Au lieu de rester dans la prairie, ils ont trouvĂ© non loin de lĂ le refuge et le couvert dans un petit jardin tout Ă fait Ă leur goĂ»t.
Câest le jardin de Madame U, une vieille dame trĂšs gentille qui adore les animaux. Au lieu de les chasser ou dâessayer de les attraper, elle les laisse profiter de lâherbe tendre de son joli jardin, tout en appelant sa voisine, Madame D., par dessus la haie, pour partager le spectacle de ces petits lapins heureux dâĂȘtre oĂč ils sont. Il y a justement un creux dans la haie, que les deux voisines entretiennent pour pouvoir se parler.
Le soir, aprĂšs 20h, Madame D. tĂ©lĂ©phone Ă son fils pour lui parler des lapins. Câest rare quâelle lâappelle le soir, retenue par la peur de le dĂ©ranger, lui qui travaille tellement. Mais ce soir, elle profite dâavoir quelque chose de joyeux et dâinattendu Ă lui raconter.
Son fils câest SĂ©raphin. Heureux de cette conversation imprĂ©vue et bercĂ© par la voix familiĂšre, il reste suspendu, hors du temps et lâappel dure plus longtemps quâĂ lâaccoutumĂ©e. Si longtemps quâaprĂšs avoir raccrochĂ©, il sâendort sans penser Ă activer son alarme.
Et donc pas de relique qui lui ouvre une porte cachée vers une autre dimension ?
Le matin suivant, le rĂ©veil ne sonne pas. 6h30, aucun mouvement dans la maison. 7h, et 8h sâĂ©grainent dans une quiĂ©tude anormale.
8h20, Charlie se rĂ©veille. Son pĂšre sursaute, voit lâheure, prĂ©vient son associĂ©, prĂ©vient lâĂ©cole, prĂ©vient la crĂšche, du changement de programme. Il se dĂ©pĂȘche, il fait tout dans le bon ordre, mais plus rapidement que dâhabitude comme sâil sâĂ©tait dĂ©doublĂ©. Il est impressionnĂ© par sa propre efficacitĂ©. Ses gestes sont rapides, prĂ©cis, son attitude est posĂ©e. Jusquâalors, il croyait que le moindre grain de sable dans la mĂ©canique ferait tout sâeffondrer, quâun imprĂ©vu dĂ©clencherait un stress ingĂ©rable, un Ă©nervement qui retomberait Ă©videmment sur les enfants. Alors il tenait la ligne, se barricadait dans ce tunnel de certitudes, ne dĂ©bordait pas.
SĂ©raphin sâinterrompt soudain, une Ă©vidence le traverse, douce et libĂ©ratrice. Il nâa pas besoin de cette routine immuable.
Le reste de la journĂ©e fut une ribambelle de changements de directions. Acheter des croissants et les manger en longeant la riviĂšre, un tour sur le petit manĂšge, une glace pour Evy. Ne pas savoir oĂč on va, on tourne Ă la prochaine rue ou encore plus loin ? Je ne sais pas, on verra oĂč le hasard nous mĂšne, on essaie et on verra. Pousser la porte dâun musĂ©e si petit quâon ne lâavait pas encore remarquĂ©, courir dans le parc, Ă©mietter du pain pour les oiseaux. Câest tout droit ou Ă gauche ? Encore le manĂšge ? Ok on fait demi tour. Assister aux premiers pas de Charlie.