Oui, bien sĂ»r, oui Ă©videmment, le temps qui passe, le temps assassin, le temps quâon ne rattrape plus, le temps qui Ă©vapore les souvenirs et ronge les plus belles oeuvres, les beautĂ©s dĂ©licates, les instants prĂ©cieux, je sais, les vertiges baudelairiens, les sanglots de Reggiani, les flots qui sâĂ©coulent en jours en semaines, je saisâŠ
Mais je sais aussi, moi que le temps a poli, je sais me souvenir.
JâĂ©tais enfant.
On y croyait vraiment.
Nous, ensemble, enfants et parents, adultes et responsables, on y croyait aux jours meilleurs.
On savait dâoĂč on venait, Nino Ferrer parlait du jour ou de lâautre oĂč il y aurait la guerre et la guerre Ă©tait lĂ , tout prĂȘt⊠On parlait de LâIrlande, de la Palestine, on se souvenait de Prague, on pleurait sur Johannesburg et loin, lĂ -bas, le Vietnam, le Cambodge, le Chili, ailleurs encoreâŠ
On se souvenait des rĂ©volutions toutes rĂ©centes, on soutenait les luttes qui, chacune, rendaient la vie plus juste, lâĂ©galitĂ©, la fraternitĂ©, la libertĂ©, et toutes ces vieilles forteresses Ă faire tomber les unes aprĂšs les autres, des droits Ă faire valoir, de la justice Ă faire triompher.
LâĂ©poque avait un idĂ©al et lâĂ©lan collectif le faisait triompherâŠ
John Lennon chantait âImagineâ et on y croyait.
On y croyait.
Cette chanson a changé le monde.
Et puis âŠ
John Lennon a été assassiné,
Margaret Thatcher a maté la grÚve des mineurs,
Mitterrand a floué les idéaux, noyés dans le caviar ou les ortolans,
Et partout le pouvoir de lâargentâŠ
Le temps qui passe, câest lâoccasion de comparer la joie et lâenthousiasme de lâimaginaire qui baignaient les dĂ©sirs des annĂ©es 70 avec le cynisme et lâindividualisme de nos annĂ©es deux mille et quelquesâŠ
Aujourdâhui, on vote pour le Front National, on repousse les migrants, on tolĂšre les SDF, les prisons sont pleines mais on veut plus de prisonniers, les riches sâenrichissent et on applaudit les capitaines dâindustrie, les entrepreneurs sont les nouveaux hĂ©rosâŠ
LâidĂ©al mondialisĂ©, câest la rĂ©ussite individuelle âMake it Rainâ...
Alors laissez-moi vous dire que le temps qui passe, il a une saveur bien amĂšre pour qui lâan 2000 Ă©tait une promesse de Soucoupes Volantes, dâAmour Libre et de champs de Flower-PowerâŠ.