MAURICE, roman initiatique de E. M. Forster, paru en 1970 à titre posthume. Minutieuse description d’une âme qui, lentement, se révèle à elle-même, accepte les désirs de son corps, puis les rejette, puis les reconnaît définitivement comme siens… MAURICE, un film de James Ivory avec James Wilby dans le rôle-titre, très vite devenu culte ; un film qui libéra toute une génération de jeunes gays… et pourrait encore le faire.
“ Ah, trouver l’obscurité ! Non pas celle d’une pièce étroitement close, mais une obscurité sans limites et sans contraintes. Vaine aspiration ! Il avait payé un médecin deux guinées pour s’emmurer plus étroitement et bientôt, dans un cube sombre pareil à celui-ci, Miss Tonks serait couchée à ses côtés, prisonnière comme lui. Et au fur et à mesure que le levain de l’hypnotiseur fermentait en lui, Maurice croyait voir un personnage qui se modifiait à son gré, tantôt homme, tantôt femme, et bondissait à travers un terrain de football où il se baignait… Il gémit dans son demi-sommeil. Il y avait d’autres choses dans l’existence que ces balivernes. Si seulement il pouvait les atteindre : l’amour, la noblesse, les grands espaces où la passion et la paix se rejoignent, ignorés de la science et pourtant réels, parfois couverts de forêts, et pour seul horizon la voûte du ciel et un ami.
“ Il dormait pour de bon lorsqu’il sauta de son lit et ouvrit tout grands les rideaux avec un cri : ‘Viens !’ Son geste le réveilla. Qu’est-ce qui lui avait pris ? Une brume flottait sur l’herbe du parc et les troncs des arbres en émergeaient comme les signaux de navigation dans l’estuaire près de sa vieille école. Il faisait bigrement froid. Il ferma les poings en frissonnant. La lune s’était levée. Sa chambre était située au-dessus du salon et les ouvriers qui étaient venus réparer le toit de la véranda avaient laissé leur échelle appuyée contre le rebord de sa fenêtre. Curieux. Il en vérifia la stabilité et jeta un coup d’œil vers les arbres, mais son désir de s’y réfugier s’évanouissait à présent qu’il en avait la possibilité. À quoi bon ? Il était trop vieux pour aller faire l’idiot dans l’herbe humide.
“ Mais lorsqu’il se recoucha un petit bruit tout proche frappa son oreille. Il eut le sentiment de brûler et de crépiter, et il vit osciller le haut de l’échelle dans le clair de lune ; la tête et les épaules d’un homme apparurent et s’immobilisèrent ; un fusil vint s’appuyer doucement contre le rebord de la fenêtrer, et quelqu’un qu’il connaissait à peine s’approcha, et s’agenouilla, et chuchota : ‘Monsieur, c’est vous qui m’avez appelé ? Je sais, monsieur… je sais…’ Et une main se posa sur la sienne. “
10/18, domaine étranger, p. 216-217. Traduit de l’anglais par Nelly Shklar.
Still : James Wilby incarnant Maurice dans le film de James Ivory.