Une corruption de bonne foi - Par Daniel Schneidermann | ArrĂȘt sur images
La critique mĂ©dia en toute indĂ©pendance. EnquĂȘtes et chroniques chaque jour, Ă©mission hebdomadaire prĂ©sentĂ©e par Daniel Schneidermann.
Il faut lire le récit, par deux étudiants en journalisme, de leur arrestation par la police, à Lille, et de leur garde à vue, pour la seule raison qu'ils faisaient leur (futur) métier en filmant et photographiant le maintien de l'ordre, lors d'une manifestation de protestation contre la réforme des retraites. Ils ont été emmenés au poste, avec force "fils de pute" et "si tu bouges je te casse l'épaule". AprÚs avoir subi des sermons policiers sur les abus de pouvoir de la presse, ils ont été relùchés avec, pour l'un des deux, un simple rappel à la loi, ce qui signifie que la police n'a rien retenu contre lui.
Il faut lire ce récit, pour bien prendre la mesure de la défense, par le gouvernement, de Jean-Paul Delevoye, ministre chargé de la réforme des retraites, justement.
"Il est de bonne foi" : tel est l'Ă©lĂ©ment de dĂ©fense, dĂ©bitĂ© tout au long du week-end, par les porte-parole du pouvoir, Ă propos de Delevoye, dont Le Monde a finalement dĂ©couvert qu'il avait omis dix mandats dans sa dĂ©claration d'intĂ©rĂȘt, et avait cumulĂ© sa fonction de ministre avec une fonction rĂ©munĂ©rĂ©e, ce qui est contraire Ă la constitution.
On se tromperait en tentant de combattre frontalement cet argument. Delevoye est peut-ĂȘtre de bonne foi, dans le sens oĂč il est peu probable qu'au moment de remplir ladite dĂ©claration, il ait fait un bras d'honneur mental Ă la HATVP, en se disant "fuck ! Je les emmerde". Il est peut-ĂȘtre mĂȘme peu probable qu'il ait alors Ă©tĂ© habitĂ© par "une forme de mauvaise humeur", comme l'actuel Premier ministre quand il avait dĂ» remplir en 2014 sa dĂ©claration de patrimoine. "Aucune idĂ©e" avait simplement inscrit Edouard Philippe dans la case oĂč il devait indiquer la valeur actualisĂ©e de ses biens immobiliers.
Simplement, ce n'est pas le sujet. Tentons de l'expliquer en toute bonne foi.
Un corrompu, un responsable en situation de conflit d'intĂ©rĂȘt, peuvent parfaitement ĂȘtre "de bonne foi".
L'élu peut employer de bonne foi ses assistants parlementaires au service de son mouvement politique, parce que la législation sur le financement de la vie politique lui semble, de bonne foi, insuffisante.
L'élu peut rétribuer de bonne foi ses enfants ou son épouse, en estimant qu'il s'agit d'une contrepartie à un investissement militant chronophage, voire au sacrifice de sa vie personnelle.
Ălargissons. Le magistrat chĂšrement rĂ©tribuĂ© pour rĂ©diger un arbitrage peut estimer de bonne foi qu'il a Ă©tĂ© choisi en raison de sa compĂ©tence professionnelle.
Le médecin, le scientifique, qui rédige une expertise rétribuée pour un labo pharmaceutique ou une multinationale, peut penser de bonne foi qu'il a été choisi en raison de sa compétence, et non pas pour l'acheter.
Le juré littéraire peut voter de bonne foi, dans son jury, pour le livre édité par son éditeur, parce qu'il l'estime le meilleur de la sélection.
Il y a le vrai monde, le monde des manifestants qui craignent pour leur retraite, le monde des nassés, des gazés, des elbédés, des cellules de garde à vue, le monde soumis à l'arbitraire policier. Et il y a un supra-monde, celui qui décrÚte les rÚgles, à commencer par les siennes propres, dont celle-ci : la "bonne foi" nous tiendra lieu de rÚgle. Jusque trÚs récemment, le supra-monde écrivait seul le récit. Depuis les réseaux sociaux, les deux récits se font concurrence aux yeux de tous. La derniÚre fois, voici un peu plus de deux siÚcles, que la fracture entre ceux qui font les rÚgles, et ceux qui les subissent, s'est étalée aussi nettement, on sait comment cela s'est fini.