Jâai besoin de parler Ă quelquâun et je ne veux pas que ce soit Julian ou Emma. Ni Jem ou Tessa. Alors ça doit ĂȘtre toi. Ce qui signifie que je ne pourrai jamais envoyer cette lettre et tu ne pourras jamais la lire. Je la brĂ»lerai dans le jardin quand jâaurai fini de lâĂ©crire pour ne pas ĂȘtre tentĂ© de lâenvoyer.
Les jardins sont vraiment magnifiques, dâailleurs. Je suppose que tu le sais puisque tu es dĂ©jĂ venu. Il y a une ancienne serre de la fin du XVIIIe siĂšcle, et un petit Ă©tang avec des nĂ©nuphars et des grenouilles, des bancs pour les regarder, un jardin clos, et câest vraiment sympa de se promener ici avec Mina. Je nâavais jamais eu ni frĂšre ni sĆur avant, tu le sais, mais passer du temps avec Mina me fait comprendre davantage ce que tu ressentais pour Livvy. Ressens toujours pour Livvy sĂ»rement. Je ne dis pas que je te pardonne. Seulement que je comprends peut-ĂȘtre mieux.
Blackthorn Hall est toujours en cours de rĂ©novation, Ă©videmment, et il y a des fĂ©es partout qui font les travaux. Ce sont des brownies, apparemment, et mĂȘme sâils ne font pas grand-chose dâintĂ©ressant (arracher les mauvaises herbes, transporter des brouettes pleines de terre, ce genre de trucs), je ne peux pas mâempĂȘcher de les observer. Je nâai vu presque aucun elfe depuis⊠eh bien depuis que nous avons eu cette bataille avec eux. Je suppose que je ne me rendais pas compte que jâĂ©tais scrupuleusement maintenu Ă lâĂ©cart. JusquâĂ maintenant.
Je ne devrais pas mâapprocher dâeux, parce quâĂ chaque fois que je suis assez prĂšs dâeux pour quâils me parlent, ce quâils font me fiche la trouille. Le chef de chantier, ce type Round Tom⊠il nâest pas si rond que ça honnĂȘtement⊠eh bien la premiĂšre fois que Round Tom mâa vu, il a fait une petite dance, il bondissait en cercle et faisait des gestes bizarres avec les bras, en finissant par une rĂ©vĂ©rence. Jâai seulement tournĂ© les talons et suis parti dans la direction opposĂ©e comme si je venais de me rendre compte que jâavais oubliĂ© quelque chose.
Et puis le GĂ©nĂ©ral Winter, câest-Ă -dire le GĂ©nĂ©ral Winter de Kieran, Ă©tait lĂ pour aider. (Julian dit quâil est lĂ pour mettre les ouvriers au pas parce quâils ont peur du GĂ©nĂ©ral Winter mais pas de Round Tom.) El lui, il savait que jâĂ©tais le Premier HĂ©ritier. Comme les Cavaliers.
Les Cavaliers dont jâai fait disparaitre les chevaux. Ou quelque chose comme ça. Je ne sais pas sâils sont revenus. Je crois que personne ne sait.
Jâai essayĂ© de faire semblant de ne pas avoir entendu le GĂ©nĂ©ral Winter mais nous Ă©tions dehors et ça aurait Ă©tĂ© trop Ă©vident. Alors quand il sâest adressĂ© Ă moi en mâappelant Premier HĂ©ritier, je nâai trouvĂ© dâautre Ă rĂ©pondre que :
- Câest moi. Du moins câest ce quâon mâa dit.
- Si on te lâa dit, a-t-il rĂ©pliquĂ©, alors câest vrai, car nous ne pouvons pas mentir.
Jâai eu envie de rĂ©torquer : « Mon pote, jâai travaillĂ© au MarchĂ© Obscur de Los Angeles pendant des annĂ©es. Les FĂ©es font des tas de trucs pas nets. » Au lieu de ça, je me suis contentĂ© de :
- Je ne sais pas vraiment ce que je suis censé faire par rapport à ça.
Le GĂ©nĂ©ral Winter mâa Ă©tudiĂ© avec un air pensif, avant de dĂ©clarer :
- Nul besoin de faire quoi que ce soit, pour lâinstant. Câest peut-ĂȘtre bien, pour le moment, la meilleure dĂ©cision. Car la situation du Royaume est Ă©trange.
- Quâest-ce que vous voulez dire ?
- Il y a des troubles, a-t-il articulé. Les rumeurs abondent au sujet de la Cour des LumiÚres. Et MÚre Hawthorn chemine à nouveau.
Avant que je nâaie pu lui demander ce que tout ça pouvait bien vouloir dire, Round Tom est arrivĂ© en courant :
- Cousins ! (Jâavais oubliĂ© que les elfes sâappelaient comme ça parfois, et ça mâa fait frissonner, comme sâil me disait « tu es lâun des nĂŽtres ».) Jâai trouvĂ© quelque chose. Accompagnez-moi sâil-vous-plait.
Il nous a menĂ©s jusquâĂ lâun des platanes. Non loin de lâarbre se trouvait un grand trou, et de lâautre cĂŽtĂ© du tronc on avait posĂ© un cercueil en Ă©quilibre sur deux trĂ©teaux.
Du moins je crois que câĂ©tait un cercueil. Il ne tenait quâĂ un fil, Ă©tait Ă moitiĂ© pourri, fissurĂ© de tous les cĂŽtĂ©s, recouvert de terre. CâĂ©tait clairement ce quâon avait sorti du trou.
- Une tombe ? sâest enquis le GĂ©nĂ©ral Winter alors que nous nous approchions.
Round Tom a secouĂ© la tĂȘte :
- Nous nâaurions pas touchĂ© Ă une tombe. Mais personne nâest enterrĂ© ici. Ce nâest que de la magie. Une magie noire et puissante. Regardez Ă lâintĂ©rieur.
Il sâest reculĂ©. Je me suis rapprochĂ©. Il y avait effectivement tout un tas de trucs Ă lâintĂ©rieur du cercueil. On aurait dit⊠tu vois, les anciens pharaons qui Ă©taient enterrĂ©s avec toutes leurs affaires ? ça ressemblait à ça, pour un Chasseur dâOmbres je suppose, sauf que ces affaires Ă©taient un drĂŽle dâensemble. CâĂ©tait sale et en morceaux, vraiment bon Ă jeter : des papiers, des petites fioles, des morceaux de tissu, la garde dâune Ă©pĂ©e sans lame, ce genre de choses.
- Ăa date de quand ? ai-je demandĂ©.
Round Tom a tendu la main et a sorti une bouteille dâalcool. LâĂ©tiquette Ă©tait un peu effacĂ©e et dĂ©chirĂ©e, mais câĂ©tait une Ă©tiquette imprimĂ©e dans un style victorien. Je me suis demandĂ© si Jem et Tessa avaient une idĂ©e de qui aurait pu possĂ©der ces affaires.
- Vous avez dit quâil y avait de la magie lĂ -dedans ? ai-je rĂ©pĂ©tĂ©.
- De la magie noire, a-t-il précisé sur un ton grave. De la magie sauvage.
- La malédiction ? a proposé le Général Winter
Lâexpression du visage de Round Tom a changĂ©. Il a haussĂ© les Ă©paules.
- Peut-ĂȘtre pas. Câest de nature bien moins dĂ©moniaque que la malĂ©diction de la maison. Mais venant des racines dâun arbre tout Ă fait banal, nous devions lâexaminer. Il y a deux objets qui vous intĂ©resseront peut-ĂȘtre davantage.
Il a fait un peu le tri dans le bazar et dĂ©voilĂ© un fourreau. CâĂ©tait un trĂšs joli fourreau. DĂ©solĂ©, ça ne le dĂ©crit pas vraiment. Un trĂšs trĂšs joli fourreau. Il fallait le nettoyer, mais il Ă©tait clairement magnifique et, jâen suis sĂ»r, de grande valeur. Il Ă©tait en acier mais avec des incrustations dâor en forme de feuilles et dâoiseaux sur toute la surface. Il y avait aussi quelques runes, il avait donc sans aucun doute appartenu Ă un Chasseur dâOmbre Ă une Ă©poque.
- Câest plus que « cool », a rectifiĂ© le GĂ©nĂ©ral Winter. Câest Ă©videmment le travail de Lady Melusine en personne. Vous voyez quâil nây a aucune dĂ©gradation ?
Round Tom a pris un air important :
- Toutefois, câest le moins intĂ©ressant des deux objets.
Avec un grand geste théùtral quâil avait clairement rĂ©pĂ©tĂ© avant, il a dĂ©gagĂ© tout le bazar dâun cĂŽtĂ© du cercueil, laissant apparaitreâŠ
- Est-ce que câest⊠un pistolet ? me suis-je exclamĂ©.
- Une de ces armes terrestres, oui, a acquiescé Round Tom.
Il lâa pris comme si le coup pouvait partir, mĂȘme sâil Ă©tait rouillĂ© et couvert de terre. CâĂ©tait un revolver. Il ressemblait en tous points aux revolvers quâon voit dans tous les films de gangsters et les Westerns â je pense que si jâenvoyais vraiment cette lettre Ă Ty, je devrais expliquer ce quâest un Western.
Bref, la grande diffĂ©rence, câĂ©tait que ce pistolet Ă©tait recouvert de gravures, de runes, de mots et que câĂ©tait clairement magique Ă donf. (Ce qui veut dire⊠oh, on sâen fiche de ce que ça veut dire.)
- Mais les Chasseurs dâOmbres nâutilisent pas de pistolets, ai-je remarquĂ©.
- Ce nâest jamais arrivĂ©, est intervenu le GĂ©nĂ©ral Winter.
Il a saisi le pistolet avec une Ă©tonnante familiaritĂ© et a visĂ© un arbre Ă proximitĂ©. Il a essayĂ© de tirer, et il nây a eu quâun dĂ©clic, le barillet nâa mĂȘme pas tournĂ©.
- Rongé par la rouille, certainement, a constaté Tom
Le GĂ©nĂ©ral Winter mâa tendu lâarme pour que jây jette un Ćil. Je ne connais pas assez bien les runes pour identifier celles qui y Ă©taient gravĂ©es. Je lâai pointĂ©e vers le mĂȘme arbre, un peu pour dĂ©conner, un peu pour la soupeser, et jâai appuyĂ© sur la gĂąchette. Et il y a eu un Ă©norme BANG et des Ă©clats de bois se sont envolĂ©s du tronc.
Mon bras a eu un mouvement de recul Ă cause de la force du coup. Et nous avons tous Ă©carquillĂ© les yeux. Mes oreilles sifflaient, mais jâai cru entendre Round Tom dire quelque chose au GĂ©nĂ©ral Winter. Je suis quasi certain que les mots « Premier HĂ©ritier » en faisaient partie.
Ce qui est sĂ»r, câest quâau moment oĂč jâai de nouveau tournĂ© les yeux vers eux, vers Round Tom et le GĂ©nĂ©ral Winter, leur expression Ă©tait circonspecte. FermĂ©e.
- Peut-ĂȘtre devrions-nous ramener cet objet Ă lâintĂ©rieur pour voir si les autres Nephilim le reconnaissent, a suggĂ©rĂ© le GĂ©nĂ©ral Winter dâune voix monotone.
- Je suis certain quâil ne fonctionne que pour les Chasseurs dâOmbres, ai-je tentĂ© de rassurer le GĂ©nĂ©ral, qui sâest contentĂ© de poser sur moi un regard confus sans rien dire. Dans tous les cas, je vais lâamener Ă lâintĂ©rieur.
Je sentais que le GĂ©nĂ©ral Winter et Round Tom mâobservaient traverser la pelouse en courant pour rejoindre la maison. Jem et Tessa Ă©taient assis dans le canapĂ© du salon et regardaient Mina qui dessinait avec des craies grasses sur du papier kraft.
DĂšs que je suis arrivĂ© avec le pistolet Ă la main, ils ont Ă©tĂ© tous les deux mĂ©dusĂ©s. Tessa sâest levĂ©e pour se mettre entre moi et Mina. Jâai essayĂ© de me convaincre quâelle se tenait entre le pistolet et Mina, mais jâen Ă©tais quand mĂȘme malade.
- Quâest-ce que⊠a commencĂ© Jem en se levant.
Mais il nâa pas fini sa phrase. Il mâa simplement scrutĂ©, moi et le pistolet.
- Round Tom lâa trouvĂ© dans le jardin, ai-je dit. Est-ce que câest un pistolet pour les Chasseurs dâOmbres ? (Je sentais que ma voix se serrait.) Les Chasseurs dâOmbres nâutilisent pas de pistolets.
- Il y a longtemps, Christopher Lightwood a essayĂ© de crĂ©er un pistolet avec lequel les Chasseurs dâOmbres pourraient tirer, a expliquĂ© Tessa.
Elle nâavait pas dĂ©tournĂ© les yeux du pistolet.
- Il Ă©tait dans un cercueil, ai-je indiquĂ©. Avec un tas dâautres trucs. Une Ă©pĂ©e cassĂ©e, un super fourreau.
- Je me demandais ce quâil en avait fait, a soufflĂ© Jem.
Jem et Tessa ont échangé un regard.
- Le pistolet appartenait Ă mon fils James, mâa-t-elle rĂ©vĂ©lĂ©.
Jâai cru que jâallais ĂȘtre malade. Tessa ne parlait presque jamais de ses enfants avec Will.
- Il Ă©tait le seul Ă pouvoir lâutiliser. Personne dâautre que lui ne pouvait faire feu avec.
- Jâai fait feu, ai-je lĂąchĂ©.
Ils ont tous les deux eu lâair stupĂ©fait, et ce nâĂ©tait pas une bonne chose.
- Tu es trÚs spécial Kit, a commenté Jem. Tu es le Premier Héritier. Nous ne connaissons pas encore tous les effets que ce pouvoir a sur toi.
- Câest peut-ĂȘtre simplement parce quâil a du sang de fĂ©e, a suggĂ©rĂ© Tessa.
Jâaurais pu dire que ce nâĂ©tait certainement pas simplement le sang de fĂ©e parce que le GĂ©nĂ©ral Winter nâa pas pu utiliser le pistolet et il nâa pas que du sang de fĂ©e, il a tout un corps de fĂ©e avec des organes de fĂ©e et tout le reste. Mais je me suis tu. Jâavais une sensation Ă©trange dans le ventre. Jâai dĂ©clarĂ© que je rangerais le pistolet et ne lâutiliserais pas, et Jem et Tessa ont semblĂ© penser que câĂ©tait la meilleure chose que je puisse faire, et Mina est intervenue en disant « Pi-tolet ! » et puis jâai eu lâimpression dâĂȘtre la pire personne sur Terre.
Et maintenant il est tard et je tâĂ©cris cette lettre que je vais brĂ»ler quand jâaurai fini, parce que je nâarrive pas Ă dormir. Parce que je nâai pas du tout envie dâĂȘtre la seule personne au monde qui peut tirer avec un pistolet magique. Je ne veux pas que le GĂ©nĂ©ral Winter se redresse dĂšs que je lâapproche comme si jâĂ©tais son supĂ©rieur. Je ne veux rien de tout ça. Pendant cinq minutes je me suis dit « ah cool, jâai trouvĂ© ce pistolet qui a lâair classe et je suis sĂ»r quâil y a une histoire derriĂšre, je me demande si je pourrais le garder ou si on doit le donner Ă un musĂ©e. » Et puis jâai fait feu et tout dâun coup⊠encore un autre truc bizarre chez moi.
Bonne nuit, Ty. Je nâenverrai jamais cette lettre et tu ne la liras jamais.
Texte original de Cassandra Clare ©
Traduction dâEurydice Bluenight ©
Le texte original est Ă lire ici : https://secretsofblackthornhall.tumblr.com/post/692032675967614976/kit-to-ty