Le syndicat n'est pas imperméable aux maux de la société
ndlr : texte écrit au printemps 2018
Si tu as été adhérent·e à l’Unef, tu l’as entendu cette phrase. Il y a deux jours, tu l’as même lu dans Libération, planquée au sein d’un dossier étayé sur les violences à l’Unef. Car de violences il s’agissait, de violences de toutes sortes. Violences sexuelles, physiques, psychologiques, pression morale, agressions verbales. Violences.
Si tu as été adhérent·e à l’Unef, tu l’as entendu cette phrase. Tu y as cru. Pourtant, elle n’était que tromperie. Le syndicat n’était pas imperméable aux maux de la société, il était un amplificateur de ses désordres, de ses dysfonctionnements.
En réalité, ne dire du syndicat qu’il n’était que le miroir de ce qui se passait ailleurs, c’était encore mettre sous silence la réalité crue de son histoire, ses bassesses, ses perversions. En 2009, le syndicat niait les différences, gommait les individualités, ne reconnaissait que force et domination.
Il en faut de la colère, plus de dix ans après, pour écrire cela. Il en faut de la rage envers celles et ceux qui ont été les dominant·e·s d’une pyramide à la pente trop érodée.
À la lecture de la presse et des réseaux sociaux, des souvenirs se sont réveillés ces derniers mois...
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Des discussions avec les copines et les copains d’avant, avec les collègues d’aujourd’hui, avec les ami·e·s de toujours ont refait surface. On s’est redit combien la dureté du syndicat avait fait plus de mal, laissé plus de cicatrices, qu’elle n’avait été formatrice.
Tout ceci dans un paradoxe fou, celui d’un apprentissage accéléré, d’un moment-clé où l’on bascule d’une adolescence à peine enterrée à une vie d’adulte assumée. Celui des premières discussions féministes, anticapitalistes, des premières joutes verbales, des premières prises de parole publique, devant un millier d’étudiant·e·s, pour faire valoir un point de vue. Le syndicat permettait aussi cela.
À tous les instants, à Nantes, nous interrogions comment l’organisation que j’ai connue en 2003 était devenue celle de 2010. Nous répétions à qui voulait l’entendre que les dirigeant·e·s de Unef et son fonctionnement auraient mérité des études sociologique, psychologique, voire psychiatrique. Cette liberté de ton sur les dysfonctionnements d’un syndicat que nous avions longtemps porté à bout de bras, nous protégeait collectivement. Je ne le sais que maintenant.
Nous interrogions constamment pourquoi les weekends de réunion nationale à Paris, certain·e·s camarades étaient mieux loti en « hébergement » que d’autres. Nous condamnions le fait que le remboursement des billets de train ne se fasse pas au prorata de son coût effectif mais qu’il se négociait politiquement. Nous engagions notre argent personnel, dans un budget d’étudiant·e·s souvent serré. Nous ne supportions pas les parisien·ne·s donneur·se·s de leçon qui débarquaient sur notre fac, nous expliquant ce qu’était le militantisme.
En fait, de militantisme, il s’agissait davantage d’une méthode pour s’extraire de la vie réelle, devenir le « moine-soldat » adulé par le Bureau national, titre qui ferait gravir les échelons du syndicat mais qui te coupait de tes ami·e·s, de ta famille, qui te siphonnait ta capacité à penser, à structurer tes idées, qui te fatiguait de sept heures du matin à tard en soirée. Le « militantisme » était devenu doxa, pureté, Graal. Il s’éloignait radicalement de ce pourquoi nous étions devenus adhérent·e·s du syndicat : défendre les intérêts matériels et moraux des étudiant·e·s.
À Nantes, nous refusions autant que faire se peut l’irrespect entre nous, nous tenions compte des contraintes personnelles des adhérent·e·s, nous nous efforcions de ne pas rendre obligatoire, de ne pas user de nos places pour soumettre. Pour tenir à distance la triste réalité du syndicat, nous nous moquions de celles et ceux qui se prenaient pour des chefaillons de l’absurde.
Nous voulions à tout prix mener les débats, enjoignant le syndicat de reprendre le chemin des idées, de s’occuper des contres-réformes d’un Sarkozy-Président. Nous ne comprenions pas celles et ceux qui passaient leur temps à nous emmerder plutôt qu’à emmerder le gouvernement. En somme.
Lors des événements nationaux de Montpellier, de Lille, de Marseille, nous avions notre bande, nous étions de celles et ceux qui se moquaient ostensiblement de la folie des autres, ces autres qui nous semblaient robotiques, désincarné·e·s, parfois pathétiques de leur fausse assurance, de leur vraie inutilité.
Avec d’autres, nous buvions des coups, nous faisions valoir la camaraderie, nous rencontrions des jeunes étudiant·e·s venu·e·s de toute la France dont nous savions qu’ils compteraient dans nos vies. Car leur humanité ressemblait à la nôtre.
Avec les camarades de Nantes, des souvenirs persistants de moments de rires, de joie, de fierté remontent à la surface. Nous travaillions pour les étudiant·e·s en rappelant combien chacun·e était bénévole et libre de faire ou non. Loin d’être exempt·e·s de tout reproche, nous nous astreignions à être nos propres garde-fous, avec, je le crains, des loupés.
Ce qui prédominait dans notre engagement, c’était la fierté de dire non, de s’opposer aux enseignant·e·s, la fierté de négocier avec les élu·e·s, la fierté d’aider les étudiant·e·s, la fierté de faire valoir nos points de vue. Avec beaucoup de recul, ma plus grande fierté aura été celle de déconstruire à quelques-un·e·s les travers du syndicat duquel nous étions pourtant adhérent·e·s. De nous protéger ensemble de la folie de quelques-un·e·s. De faire bloc tout en permettant l’ouverture d’esprit.
À Nantes, nous avions claqué la porte de l’Unef en 2009, écrivant une longue lettre ouverte où nous révélions que nous ne révélerions rien. Très peu de références sur les dysfonctionnements internes y figurent. Seule une phrase en dit long sur la souffrance que nous portions en nous. Cette phrase fut longuement débattue entre nous.
Nous faisions ainsi le choix d’une expression publique uniquement sur la rupture politique entre le syndicat et nous. Pourtant, l’âge aidant, je sais que nous aurions dû rapporter combien certain·e·s camarades avaient été humilié·e·s, combien de jeunes adhérent·e·s avaient été broyé·e·s par une machine contre laquelle elles.ils n’étaient pas armé·e·s. Je sais que nous aurions dû dire les deux mains courantes déposées au commissariat de police pour vol, les menaces physiques, le silence de la Présidence de l’université eu égard à un syndicat que tout le monde se devait de respecter pour ce qu’il avait été et non plus ce qu’il était. Je sais que nous aurions dû faire écouter à des journalistes les bandes audios que nous avions enregistrées et qui démontraient comment la triche était systémique lors des congrès censés déterminés l’orientation politique du syndicat.
Quoi de plus pernicieux que les rapports de domination au sein d’une organisation dont les membres souhaitaient majoritairement les gommer ? Car c’était aussi la réalité de l’Unef : des adhérent·e·s sincères de la réforme, de la transformation sociale, de la révolution. À vous toutes et tous, n’enlevez rien de ce que vous avez fait de bien, avec l’Unef, durant vos années étudiantes.
La féminisation des noms s’impose ici, comme devra s’imposer la réalité. Si le syndicat a de toute évidence tu les délits et les crimes sexuels de certains dirigeants, il a également permis et promu des violences de toutes sortes qu’elles soient. Des jeunes femmes ont pris toute leur part dans l’exercice de la domination de certain·e·s sur tou·te·s les autres. J’ai beaucoup de mal à taire ma colère à leur égard. Une colère sans rancœur, sans aigreur. Une colère sèche qui prend ses racines dans une incompréhension tenace : comment avoir pu à ce point reproduire ce pourquoi on s’était promises de lutter. Comment, pourquoi, à quelle fin ?
Je sais cette colère injuste et vaine. Elle piétine la longue marche des femmes mais comment résister à ce sentiment si humain ?
Que toutes celles et tous ceux qui ont mué le syndicat en secte sachent qu’elles·ils étaient tout petit·e·s à nos yeux, que le dévouement quasi-militaire à notre maison commune ne nous les rendait pas plus fort·e·s, plus beaux·elles. Que nous les avons trouvés tantôt risibles, tantôt dangereux·ses. Que, contrairement à ce qu’elles·ils auraient aimé, seuls les discours des moins aguerri·e·s, des plus hésitant·e·s, des sincères, trouvaient grâce à nos yeux de jeunes apprenti·e·s militant·e·s, nous qui aimions la banalité de la vie, la normalité.
Un salut sincère aux camarades qui commencent tout juste à écrire, à parler, celles et ceux qui jamais n’ont été du côté des dominant·e·s, qui se sont parfois retenu·e·s de devenir bourreaux à leur tour, quand il apparaissait parfois plus aisé de montrer les muscles que de passer le chemin, en baissant les yeux. Celles et ceux qui, comme moi, tournent en boucle depuis quelques mois sans savoir comment réagir, quoi dire. Celles et ceux qui doutent sur la manière d’avancer aujourd’hui contre toutes celles et ceux qui apparaissent, encore et toujours, après tant d’années, et malgré tout ce qui a été écrit, lu, répété sur l’organisation qu’ils ont autant choyée que portée vers les abîmes, bourré·e·s de certitudes.
Une adresse à celles et ceux qui disent que le syndicat n’était pas cela, qu’elles·ils ne se reconnaissent pas dans le portrait dressé çà et là . Je crains qu’elles·ils n’aient été aussi responsables de la dérive sectaire de cette organisation, souvent inconsciemment. Le comprendre serait le premier pas vers la remise en ordre, le début de quelque chose de grand qui promouvrait l’égalité, le respect, l’altérité, si nécessaire à la vie en collectivité.
En 2009, parce que la domination y était érigée en système de préservation d’un si futile pouvoir, le syndicat amplifiait les maux de la société. Son arrogance décuplait celle de ses dirigeant·e·s. Sa malhonnêteté venait à bout des militant·e·s sincères. Il était violence et nous en sommes parti·e·s. Soulagé·e·s et heureux·se·s.