Cette voix de stentor qui venait de faire trembler le cadre de la photo dâAl Capone Ali, lâadjudant Body la connaissait bien. Lâadjudant Body Ă©tait en train de considĂ©rer le beau maintien de son grand chien, Al Capone Ali, dont les initiales Ă©taient les mĂȘmes que celles dâ« actu coco lâactu », quand le capitaine Colemas passa dans les bureaux de la rĂ©daction pour secouer les paresseux. La rĂ©dactrice en chef du Temps des Bidas sâapprocha des oreilles attentives de François Forestier, le nouveau pigiste, et cria sans aucune retenue : « LâACTU COCO lâACTU !!!». François Forestier, qui reçut de plein fouet cette injonction avoisinant les 125 dĂ©cibels, se dit en son for-intĂ©rieur : « Elle est dingo celle-lĂ Â ! ». Il venait de faire lâexpĂ©rience du ton directif du capitaine Colemas, laquelle mettait un point dâhonneur Ă gueuler « LâACTU COCO lâACTU !!!» comme un veau quâon Ă©gorge, les bretelles de son soutien gorge Ă deux doigt de rompre, Ă deux doigt de libĂ©rer son opulente poitrine brĂ»lant dans la forge de son caractĂšre bien trempĂ©. En Irak, dans les Ă©gouts qui dĂ©gorge de coupe-gorges aguerris, le capitaine Colemas sâĂ©tait fait une rĂ©putation de gradĂ© inflexible. Autrement dit, les bidas avec Colemas y filaient droit ! Y filaient droit sous la baguette de son accent slovaque Ă couper au couteau : un accent particulier quâelle travaillait tous les jours pour se donner une contenance. Elle voulait quâon oubliĂąt ses origines montalbanaises. Aussi troqua-t-elle dĂšs son entrĂ©e Ă lâĂ©cole dâofficier son accent du sud contre lâaccent albanais, avant de lui prĂ©fĂ©rĂ© lâaccent slovaque. Les attaques de Colemas, lâadjudant Body les avait longtemps supportĂ©es. Les « coco par ci », les « coco par-là  ». Cette Falbala lĂ , elle connaissait ni la coquetterie ni les coteries, mais la maniaquerie et les vacheries, si. Colemas Ă©tait Ă la rĂ©daction du Temps des bidas, ce que le famas est Ă lâinfanterie française : un vrai bijou dissuasif ! La voix de Colemas comme le canon du famas Ă©tait inoxydable. Les bleus ne pouvaient pas y couper aux « cocos » de Colemas. CâĂ©tait comme qui dirait un rituel, un passage obligĂ©, un examen dâentrĂ©e dans la maison. Pour faire partie de lâĂ©quipe du Temps des bidas, tâĂ©tais obligĂ© de passer par le stade des « coco lâactu coco », mĂȘme si tâĂ©tais bon. LâexaspĂ©ration manifeste que François Forestier montrait du fait dâĂȘtre devenu sourd dâune oreille Ă cause de Colemas rappelait Ă lâadjudant Body ses dĂ©buts, quand les « cocos » du capitaine le visitaient toutes les nuits, quand il en rĂȘvait tout son saoul. Mais ça faisait un bail quâil y prĂȘtait plus attention ! Les Quolibets de Colemas, en colĂšre ou pas, maintenant y sâen foutait. Dâailleurs, il Ă©tait ailleurs⊠il sâimaginait dans un square avec son chien. Y avait pas de taf ! Y avait pas de dĂ©pĂȘches, donc yâavait pas dâinfo. Rien ! Alors il songeait aux projets quâallaient les occuper dans les trente ans Ă venir, lui et son chien : Al Capone Ali. Les coudes sur la table et les mĂąchoires au repos, lâadjudant Body contemplait la photo dâAl Capone Ali dans le cadre qui venait de trembler sous lâeffet du cri de Colemas. Et il se disait que son chien ne connaissait pas les petits bonheurs des toutous du prĂ©sident, comme se dĂ©fouler sur les pelouses de lâElysĂ©e, manger bio et voyager en Lybie en compagnie des canidĂ©s cruels du colonel Khadafy.  Il se souvint alors comment le chef dâEtat avait rassurĂ© les Français lorsque ceux-ci dĂ©couvrirent que sa chienne avait des polichinelles dans le tiroir. La chienne du prĂ©sident sâappelait « La VĂ©rité » et elle avait mit bas des bĂ©bĂ©s. Les français en Ă©taient gaga des bĂ©bĂ©s. « La VĂ©ritĂ© a accouchĂ© au Val de GrĂące et tout sâest trĂšs bien passĂ© » assura-la presse quotidienne, le lendemain de lâheureux Ă©vĂ©nement. Mais, dans cette affaire, on avait cachĂ© quelque chose aux français. On leur avait cachĂ© la naissance dâun chiot qui dâemblĂ©e parut bien moins tonique que ses franchins, une sorte de canard boiteux quoi. Bref, ce chiot manquait des atouts gĂ©nĂ©tiques qui font les magnats et les traders. CâĂ©tait quâun pauvre tequel, un tequel petit format dont voulait se dĂ©barrasser le prĂ©sident. Mais les enfants de celui-ci le suppliĂšrent de ne pas lâeutanasier et Ă force de pleurs, finirent par Ă©mouvoir leur Ă©minent paternel. Ce dernier, contre ses convictions sur le droit de tuder les mal-armĂ©s, accepta de le garder en vie. Mais il exigea que jamais on ne rĂ©vĂ©lĂąt lâexistence de ce looser, que jamais on nâĂ©bruitĂąt lâaffaire de son chiot à la manque. Comme pour dĂ©fier la figure du pĂšre, les enfants dĂ©cidĂšrent de nommer le petit tequel : « Halte Ă Korzy » ! Lâadjudant Body tenait cette histoire dâun de ses collĂšgues dont le beau-frĂšre, qui avait Ă©tĂ© commis de cuisine Ă lâElysĂ©e, avait soi-disant nourri un temps Halte Ă Korzy, le chiot malheureux quâon ne sortait jamais de son cachot. CâĂ©tait un peu le masque de fer de la famille. Mais lâadjudant Body ne sâĂ©tait pas laissĂ© entourloupĂ© par cette histoire Ă dormir debout et se disait quâHalte Ă Korzy Ă©tait tout sauf le benjamin qui subissait des misĂšres. Y devait sĂ»rement avoir un super scooter comme ses franchins⊠ainsi que des accointances avec les flics qui lui permettaient de rouler bourrĂ©. Lâair songeur, mais de plus en plus agitĂ©, lâadjudant Body prenait maintenant en grippe Halte Ă Korzy et lâimaginait se battre avec son Al Capone Ali. « Tiens ! On verra qui câest quâaura le dessus !!! » se disait-il, convaincu de lâissu de cet improbable combat. « Halte Ă Corzy ! Câest quâune merde ! un trou du cul qui sâaccroche aux chevilles des Ă©narques ! » se rĂ©pĂ©tait-t-il. « Il peux pas faire le poids ! » Mais Ă force dây penser, lâadjudant Body comprit quâen rĂ©alitĂ© il ne savait rien dâHalte Ă Korzy, sauf lâhistoire rocambolesque du commis quâĂ©tait le beauf de son collĂšgue. AprĂšs tout, Halte Ă Corzy, malgrĂ© son jeune Ăąge, Ă©tait peut-ĂȘtre aussi teigneux que celui qui avait voulu lui ĂŽter la vie. Il pouvait trĂšs bien faire du tort Ă son vieux chien, surtout lors dâun dĂ©bat tĂ©lĂ©visĂ©. Si le chef dâĂ©tat lâinstruisait sur la maniĂšre de coincer lâadversaire dans les cordes, il pouvait mĂȘme se montrer redoutable. Y saurait comment faire pour emmerder son Al Capone Ali, et lui laisser trĂšs peu de solutions ! Par exemple, y ferait celui que les heures sups ne dĂ©range pas, celui qui veut travailler plus. Y pourrait mĂȘme faire passer Al Capone Ali pour un vestige de la vie politique ! Comme le prĂ©sident lâavait fait du parti dâopposition ! Lâadjudant Body sâeffraya, rien quâen sâimaginant Halte Ă Korzy prendre Ă parti ses contradicteurs imaginaires et dire texto : « On me dit que jâen fais trop. Mais Ă ceux qui me disent que jâen fait trop, je rĂ©ponds quâon ne mâa pas Ă©lu pour que je nâen fasse pas assez. On mâa Ă©lu pour que jâen fasse trop ! Alors jâen fais trop ! Jâai dis ce que je ferais, nous, moi et le gouvernement, moi, oui moi ! Nous avons commencĂ© Ă faire ce que jâai dis que nous ferions et la vĂ©ritĂ© je la dois au Français. La vĂ©ritĂ© qui mâest si fidĂšle, la vĂ©ritĂ© qui guide mes pas, La VĂ©ritĂ© qui, en ce moment mĂȘme, chie dans les jardins de lâElysĂ©e. Oui ! Ma maman, cette chienne que tous les Français vĂ©nĂšrent et dont les posters ornent les murs de leurs appartements. Cette chienne quâils nomment vĂ©rité ! Et ben, ma maman je vous le dis fut trĂšs triste de constater que vous, monsieur Al Capone Ali, quand vous faisiez parti des brontosaures du gouvernement, vous nâaviez alors rien Ă foutre du chĂŽmage qui augmentait et du dĂ©ficit de la SĂ©curitĂ© sociale qui se creusait comme vache qui pisse. » La seule perspective de cette harangue dâHalte Ă Korzy inquiĂ©tait lâadjudant Body. Il commençait Ă se faire du souci pour Al Capone Ali. CâĂ©tait mal parti. Et son gros terre-neuve malhabile Ă©tait assez con pour se faire souffler sa circonscription. Enfin bon, lâhistoire jugerait comme avaient lâhabitude de dire les hommes politiques de son temps. Lâadjudant Body donnait tous les soirs 3 Kilos 7 de croquettes Aldi Ă Al Capone Ali. Et lâadjudant Body bossait Ă mĂȘme pas deux cent bornes de son domicile, ce qui, il est vrai, lui laissait davantage le temps de sâenchaĂźner des gratuits dans les trains de banlieue que de faire courir son gros clĂ©bart. Et puis Al Capone Ali, il Ă©tait pâtĂȘt abruti mais il Ă©tait pas malheureux. Il avait des amis, parmi les trente millions dâamis des Français ! Son maĂźtre, ça lâagaçait de voir tous les jours la gueule du prĂ©sident dans les gratuits. Mais y en avaient beaucoup quâĂ©taient plutĂŽt contents, quand Ă six heures du matin ils voyaient que lui au moins, le prĂ©sident, ne faisait pas la grasse mat ! Il travaillait plus pour gagner plus ! Sa derniĂšre grasse-mat, câĂ©tait sur le yacht de Martin pour marquer le coup. Y venait de gagner les Ă©lections, alors ça se comprend⊠Al Capone Ali contre Halte A Korzy, câĂ©tait couru dâavance ! Terre-neuve contre tequel, lequel ? Tu parles dâun match ! Le Terre-neuve va pas faire le malin. Y sâcouchera au troisiĂšme round. La journĂ©e dĂ©clinait et lâadjudant Body, entre deux « lâactu coco lâactu » du Capitaine Colemas, se mit Ă penser, sans aucune raison apparente, aux initiales des deux adversaires :