Fragment : SĆur lune et sĆur soleil (CF)
Je suis hantĂ©e par cette scĂšne depuis quelques jours donc je me devais de lâĂ©crire.
Avertissement : Description et manipulation dâune tĂȘte coupĂ©e.
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La tĂȘte dâHildegarde roula au sol et tout prit fin.Â
Gladys venait Ă peine de mesurer pleinement sa victoire quâIsmĂšne surgit en silence, ses yeux comme deux puits de tĂ©nĂšbres. Elle venait rĂ©cupĂ©rer son dĂ».Â
-Quand tu lâauras tuĂ©e, laisse-moi au moins prendre sa tĂȘte et lâenterrer. Je dois te le demander en mĂ©moire de notre mĂšre.Â
La guĂ©risseuse formula sa requĂȘte sans trembler. Gladys leva la tĂȘte de ses plans tactiques. La fureur sâĂ©veilla, dĂ©cuplĂ©e par les assauts de la migraine. Hildegarde avait exposĂ© la tĂȘte de Dimitri et jetĂ© son corps dans un charnier. Pourquoi ne pas la laisser aux chiens, comme elle en avait trop souvent menacĂ© ses adversaires ? Anselma nâĂ©tait quâune traĂźtresse et lâarchĂšre se fichait Ă©perdument de lui accorder une faveur posthume.
-Ne deviens pas comme elle, pressa IsmĂšne, le visage grave.Â
Les vapeurs Ă©carlates, bouillantes se dissipĂšrent alors. Gladys se souvint de la promesse formulĂ©e longtemps auparavant. La colĂšre Ă©tait lĂ©gitime mais elle ne devait pas la dĂ©vorer. Et elle se refusait Ă cĂ©der Ă ses pires instincts comme lâavait fait son ennemie. AprĂšs tout, quâĂ©tait une tĂȘte sinon un morceau de viande ? Pourquoi sâen soucier ?
-Tu pourras la prendre, fais-en ce que tu veux, enfouis-la, jette-la, brĂ»les-la je mâen moque. Par contre aucun signe distinctif ne doit subsister. Je refuse de crĂ©er un lieu de pĂšlerinage pour ses partisans, ordonna-t-elle avec superbe.
-Je vais te la donner. Mais dâabord, je dois la montrer au monde, que tous voient quâelle est bien morte, affirma Gladys, rĂ©solue.
Elles se levĂšrent alors tandis que la meneuse agrippait son trophĂ©e par les cheveux. Des gouttes de sang en roulĂšrent et marquĂšrent leur chemin, comme autant de pĂ©tales Ă©carlates tombant dâune fleur fanĂ©e. Le ciel au-dessus dâelle Ă©tait embrasĂ©, les masses de nuages Ă©carlates et le noir de la fumĂ©e sâaffrontaient en une fresque cauchemardesque.Â
Un tonnerre dâacclamations retentit alors. Ses soldats scandaient le nom de Gladys comme on lâavait fait autrefois pour Maude, Gwendolen ou Sichilde. IsmĂšne cheminait Ă ses cĂŽtĂ©s, austĂšre silhouette sombre, rappelant Ă la future souveraine quâelle nâĂ©tait que mortelle.Â
Ce fut bref, Gladys ne voulant pas prolonger la chose plus que nĂ©cessaire. Le corps de lâancienne impĂ©ratrice fut livrĂ© aux flammes pour nâen faire que cendre et poussiĂšre. Hildegarde avait dĂ©sirĂ© puissance, gloire et immortalitĂ©. Refaire le monde Ă son image. Son prestige fondait lui aussi comme neige au soleil en mĂȘme temps que le feu dĂ©vorait ses muscles, dĂ©voilait ses os et les noircissait.Â
-Tiens, prends-la et emmĂšne-la hors de ma vue, Gladys tendit dâun geste vif la tĂȘte Ă IsmĂšne.
Quâelle Ă©tait lĂ©gĂšre ! Son amie la prit aussitĂŽt contre elle et lâentoura de ses bras. Une douceur onirique, incongrue se dĂ©gageait de cette scĂšne macabre. La nuit, lâenvoyĂ©e de la mort, penchait son visage impartial sur la dĂ©funte pour lâemporter. LâarchĂšre se sentit aussitĂŽt plus lĂ©gĂšre, comme libĂ©rĂ©e dâune influence corruptrice. LâimpĂ©ratrice trouvait le repos et un peu de dignitĂ© dans lâĂ©treinte de cette sĆur quâelle avait rejetĂ©e.
IsmĂšne ferma alors les yeux dâHildegarde et la rage qui en Ă©tait encore prisonniĂšre sâĂ©teignit ainsi. Elle dĂ©posa la tĂȘte sur sa cape et lâen enveloppa. Ses gestes Ă©taient si attentifs, prĂ©cautionneux, paisibles que Gladys sentit un Ă©trange apaisement la gagner Ă ce spectacle. Le noir recouvrit alors le visage de son adversaire et elle ne la vit plus. La derniĂšre image quâelle en eut fut sa peau grisĂątre, vidĂ©e de tout son sang.Â
Sans trembler, IsmĂšne fit un nĆud Ă son paquetage. Elle noua les pans restant autour de sa taille, de maniĂšre Ă ce que la tĂȘte soit attachĂ©e dans son dos. ArmĂ©e de sa pelle et de son Ă©pĂ©e, elle murmura un remerciement Ă Gladys, enfourcha son cheval et disparut.Â
IsmĂšne chevaucha longtemps, jusquâĂ sâhabituer Ă la froideur du paquet et lâodeur douceĂątre de la mort.Â
Au plus profond de la forĂȘt, elle trouva un arbre beau et fort et ce dit que la terre aurait bien besoin de cette nourriture. Nul ne trouverait jamais cet endroit. Son fardeau toujours bien arrimĂ©, elle creusa la premiĂšre pelletĂ©e, avec une Ă©nergie jaillie des trĂ©fonds de son ĂȘtre. Un odeur fraĂźche, humide, sauvage de terre et de feuilles en dĂ©composition lâaccueillit alors. Elle allait enterrer toute sa douleur, toute sa rage et son dĂ©sespoir. Tout ce que la conquĂ©rante leur avait infligĂ©. Si elle faisait cela, câĂ©tait seulement par Ă©gard pour la chair dâAnselma.Â
Haletante, elle retourna le sol avec violence, ses bras agitant la pelle comme une lame. Quand lâespace fut dĂ©gagĂ©, sa gorge la brĂ»lait, ses Ă©paules demandaient grĂące et ses mains Ă©taient abĂźmĂ©es.Â
IsmĂšne dĂ©roula le suaire et dĂ©posa la tĂȘte dâHildegarde sur son nouveau lit. Le bas de ses cheveux Ă©tait rougi, un rictus furieux dĂ©voilait encore les dents qui avaient dĂ©vorĂ© le continent. Elle ressemblait dĂ©jĂ Ă un fantĂŽme vengeur, une chose sans substance vouĂ©e Ă disparaĂźtre.
Et ce fut sur cette pensĂ©e que la guĂ©risseuse se mit Ă la recouvrir. Voir la terre la masquer lâemplit dâune nouvelle vigueur. Dans le silence de la forĂȘt, les nĂ©crophages dissoudraient bientĂŽt cette charogne. Il ne resterait alors ensuite quâun crĂąne anonyme, fixant Ă jamais le nĂ©ant, lequel Ă©tait vouĂ© Ă devenir de la poudre dâos. Pas de cortĂšge ou de glorieuse sĂ©pulture pour elle. LâimpĂ©ratrice nâavait pas gagnĂ©, bientĂŽt, elle ne serait quâun mauvais souvenir et tous allaient conspuer son nom.Â
La derniĂšre pelletĂ©e ferma alors le sĂ©pulcre. IsmĂšne remua encore un peu la terre pour ne pas que lâon voie quâelle avait Ă©tĂ© fraĂźchement retournĂ©e. Ceci fait, elle chut alors, sâassit dos Ă lâarbre, rattrapĂ©e par toute la lassitude du monde.
-VoilĂ maman, jâai enterrĂ© ta fille, murmura-t-elle alors.Â
CâĂ©tait ce quâAnselma aurait voulu, mĂȘme si elle avait su la mort de son enfant inĂ©vitable. Elle avait tant compromis pour protĂ©ger Hildegarde quâIsmĂšne ne voulait pas lui faire cette injure.
-Tu vois, Sylvain, jâai gagnĂ©âŠCâest fini maintenant, chuchota-t-elle tendrement tandis quâun long sanglot montait dans sa gorge.
Elle pouvait presque les sentir Ă ses cĂŽtĂ©s, leurs ombres diffuses se tenant devant elle. Si proches mais inaccessibles. Les morts veillaient, silhouettes grises. IsmĂšne pleura alors, longuement, comme une enfant perdue, ravagĂ©e par la douleur de la dĂ©chirure, broyĂ©e par lâĂ©tau de la solitude. Se lamentant pour ce que son cĆur appelait de toutes ses forces et qui lui Ă©tait refusĂ©.Â
Enfin, elle se redressa, titubant comme un navire Ă la dĂ©rive.Â
âJâai Ă©tĂ© aussi brave que PanâŠnon jâai Ă©tĂ© brave tout courtâ se reprit-elle. Et ce fut ce qui lui donna la force de rentrer.
ArrivĂ©e Ă destination, elle trouva Orsolya et LĂ©opold qui lâattendaient.Â
-OĂč Ă©tais-tu ? Je me suis inquiĂ©tĂ©e ! Lâinterpella vivement la margravine.
-Je suis dĂ©solĂ©e. Jâavais quelque chose Ă faire, câest terminĂ©, Ă©luda IsmĂšne, contrite.Â
-Nous rentrons Ă la maison maintenant, affirma alors le margrave, la mine grave, une main venant chercher celle de sa femme et posant lâautre sur lâĂ©paule dâIsmĂšne, comme pour leur dire quâil veillerait sur elles malgrĂ© tout, quâil ferait tout pour prĂ©server leur demeure en ruines.
La maison aurait de nombreuses piĂšces vides et lâabsence du dĂ©funt sây ferait toujours sentir. Mais câĂ©tait au moins une destination. La famille meurtrie sâĂ©treignit en silence, IsmĂšne entre ses beaux-parents qui ne lâavaient jamais Ă©tĂ©. Ils nâĂ©taient pas seuls, leurs chaleurs respectives le leur rappelaient. Ils sauraient sâempĂȘcher de sombrer. CâĂ©tait un dĂ©but.Â