Un autre virus que celui qui fait actuellement un peu parler de lui nous a touchĂ©s il y a bien longtemps... le virus du voyage. Il peut sembler quelque peu abrupt dâaborder ainsi un sujet qui nâest guĂšre dâactualitĂ©. Mais peu importe, les thĂšmes me viennent comme ceci, sans prĂ©alable, âĂ saut et Ă gambadeâ comme dirait lâautre, et il me serait bien difficile dâexpliquer leur choix, et puis finalement, sommes-nous si Ă©loignĂ©s que cela de notre confinement ? Dans une semaine, nous aurions dĂ» rejoindre en NorvĂšge notre aĂźnĂ©e pour une dizaine de jours au milieu des fjords. Nous avions dĂ©jĂ abordĂ© la premiĂšre Ă©tape de tout voyage : la construction imaginaire du trajet, la reprĂ©sentation des paysages dans notre esprit, le fantasme, le rĂȘve, tout ce qui pousse Ă partir. Malheureusement le destin en a dĂ©cidĂ© autrement, et nous ne partirons pas en NorvĂšge dans une semaine. Ătonnamment, la frustration nâest pas si grande, non que cela ne nous touche pas de ne pas voir notre fille, partie depuis trois mois, cela relĂšve dâune autre frustration, mais celle du report Ă©ventuel du voyage nâest pas si terrible Ă supporter, peut-ĂȘtre parce que nous savons que ce nâest que partie remise, que cela prolonge la pĂ©riode de prĂ©paration, et le plaisir qui lui est attachĂ©. Peut-ĂȘtre aussi que les nombreux voyages dĂ©jĂ effectuĂ©s en famille, Ă commencer par les grands road trips amĂ©ricains, des roches irisĂ©es des dĂ©serts de lâouest jusquâaux frondaisons majestueuses des arbres moussus des marais de Louisiane, en passant par les berges boueuses des grands fleuves ou les rues couleur de blues, de country, de rock ou de jazz des villes du Mississipi ; ou bien lâaventure pĂ©ruvienne, car comment qualifier autrement un voyage oĂč, au sortir de lâaĂ©roport de Lima, nous nâavions aucune idĂ©e de lâendroit oĂč nous allions, avec notre fille de sept ans, et une rĂ©serve de couches-culottes au fond du sac Ă dos pour la seconde qui avait deux ans... et pourtant, la blancheur des salines de Maras perchĂ©es au-dessus de la VallĂ©e de lâUrubamba, les millions de briques de Kuelap au-dessus du bocage chachapoya, ou les vagues glacĂ©es du Pacifique chevauchĂ©es par les caballitos de totora, tout nous a Ă©blouis et reste fixĂ© dans les yeux de notre mĂ©moire ; et lâĂ©blouissement des moirures de la mer ĂgĂ©e, la fraĂźcheur Ă lâombre dâune glycine sur la terrasse dâun kafenio de Sifnos, les odeurs dâĂ©pices, de sueur et de cuir des ruelles de la mĂ©dina de Fes, lâĂ©cume des cascades se prĂ©cipitant des hauteurs des Highlands, les vendeurs de cĂ©drats gros comme des pastĂšques le long de la cĂŽte amalfitaine, lâodeur de sĂšve des maisons en bois de Koprivchtitsa, dans la vallĂ©e des roses... peut-ĂȘtre que tout cela, donc, (et tant dâautres lieux qui hantent notre mĂ©moire familiale) peuple Ă ce point nos esprits que notre rĂ©clusion sâen trouve allĂ©gĂ©e par le parfum du grand large et le goĂ»t de lâaventure sans cesse renouvelĂ©e. Le voyage nâest pas que dĂ©placement, il est aussi dĂ©sir et ce dĂ©sir est une respiration de lâĂąme. Nous ne partirons pas en NorvĂšge dans une semaine, tant mieux ! Nous allons encore longtemps rĂȘver de dĂ©parts...