“Que philosopher, c’est apprendre à mourir” nous dit Montaigne, citant le Cicéron des Tusculanes, citant lui-même le Socrate du Phédon, on le voit : l’idée est enracinée dans la pensée occidentale depuis des millénaires, et il faut rendre justice à la télévision, à la radio et à internet, car, pour peu qu’on suive un tantinet l’actualité, ces media nous aident à philosopher, c’est le moins qu’on puisse dire... La mort, qui reste du domaine du fantasme pour nous autres pauvres confinés, est devenue le sujet de toute conversation médiatique, de tout débat, de toute controverse, de toute émission. On disserte sur la mort, on la compte, on la décompte, on en fait un objet statistique, presque un enjeu de compétition entre les nations. Et pourtant elle n’est jamais montrée, elle n’est jamais spectacle. Bien qu’omniprésente, elle reste absolument invisible, ce qui la rend quasiment magique, ce qui en fait un grand aspirateur abstrait, une pompe à victimes subliminale. Aucune de ses innombrables victimes ne semble réelle, tout est fait pour que les disparus ne soient perçus que comme des ombres anonymes et sans consistance traversant le Styx pour disparaître à jamais dans le monde des ténèbres. Mais c’est mal connaître la camarde, et elle sait à présent se faire un peu mieux sentir en marquant les esprits par des prises autrement plus précieuses. La progressive disparition des personnalités, par la place qu’elles occupaient dans notre imaginaire, dans notre univers mental collectif, rend enfin la mort concrète. Elle ôte à présent du meilleur des mondes de “vraies” personnes, “vraies” car propriétés de tous et de chacun, “vraies” car faisant l’objet de nos préoccupations communes, quel que soient le domaine de la vie publique auquel elles appartenaient. Il a fallu que des musiciens, des hommes politiques, des personnalités du sport disparaissent à cause de l’épidémie, pour que cette mort vague deviennent une mort identifiable, pour que chacun réalise qu’elle pouvait frapper n’importe qui, n’importe où, n’importe quand.