Samedi soir. Mon quasi mari et moi sirotons un verre de vin de Loire, en nous congratulant dâavoir survĂ©cu au confifi, et aussi dâavoir emmĂ©nagĂ© dans une contrĂ©e si accueillante, dâun point de vue viticole. Nous tartinons de conserve des mouillettes, tout en devisant gaiement. Ce premier verre fini, tandis que le minuteur sonne pour signaler que les Ćufs coque sont prĂȘts, nous nous rĂ©signons Ă faire le deuil de notre tranquillitĂ© et appelons les fossoyeurs de notre sĂ©rĂ©nitĂ© Ă nous rejoindre dans la cuisine (qui est un peu aussi notre bunker).
Or, jâai maintenant pris la perfide habitude de crier « Ă table » alors que le couvert nâest pas mis : lorsque les enfants dĂ©barquent, ils poussent les hauts cris : LA TABLE NâEST MĂME PAS MISE !! FALLAIT PAS LES APPELER !!! ILS JOUAIENT SI TRANQUILLEMENT ! ĂA SE FAIT PAS !! Etc.
Devant notre double regard noir, la fronde mollit vaguement : Mimi jette quatre assiettes sur la table, en prĂ©cisant finement, du haut de ses six ans « on nâest pas vos esclaves quand mĂȘme ». Raoul, de son cĂŽtĂ©, se met Ă renifler avec ostentation. « JâespĂšre que câest pas les Ă©pinards que ça sent ? »
A peine assis, les enfants se plaignent de la tempĂ©rature. La chaleur est insoutenable, Ă cause des feuilletĂ©s aux Ă©pinards, dans le four. Les fenĂȘtres ouvertes ne sont pas assez ouvertes. Mimi, en tee-shirt, a SUPER CHAUD. Elle exige de se mettre torse nu, ou, Ă la rigueur, en DĂBARDEUR.
MaĂ«l me propose un deuxiĂšme verre de vin. Je lance mon verre dans la direction de la bouteille. RevigorĂ©e par une premiĂšre goulĂ©e, je dĂ©capite fĂ©rocement un premier Ćuf coque, que je tends Ă la chair de ma chair, premiĂšre mouture. MĂȘme chose avec le second (Ćuf). Dans mon Ă©lan, je ripe : la coquille est tailladĂ©e un peu bas, ce qui nâĂ©chappe pas Ă©videmment Ă lâĆil expert de Mimi (en dĂ©bardeur), qui se met Ă piailler TâAS COUPĂ TROP !! CHUI SURE QUE TU LâAS FAIT EXPRĂS !! TâAS GĂCHĂ MON ĆUF ALORS QUE JâADORE LES ĆUFFES A LA COQUE !
De dĂ©sespoir, Mimi sâaccoude Ă la fenĂȘtre, les mains sur les yeux, et sâafflige Ă (trĂšs) haute voix. Raoul sâapproche dâelle pour lui dire quâelle FAIT CHIER, quâil ne PEUT PLUS LA SUPPORTER et quâil prĂ©fĂ©rerait quâELLE SOIT MORTE. Il quitte la cuisine en claquant la porte et en hurlant quâelle est une GROSSE TĂTE, ce qui fait redoubler lâaffliction de Mimi.
Comme nous avons appris, pendant le confinement, qu'une de nos voisines travaille Ă lâAide Sociale Ă lâEnfance, nous nâosons plus nous joindre, comme avant, au concert de cris et de menaces (remember : fenĂȘtre ouverte) : dĂ©semparĂ©s, nous ne savons pas comment ramener nos troupes Ă la raison. (enfin, autour de la table, pour commencer)
Tout Ă coup, un bruit monte de la rue. Des claques ?
Non, des applaudissements : il est 20h ! Raoul rapplique fissa et rejoint Mimi, dĂ©jĂ en place. Dans une concorde toute fraternelle, ils sâagglutinent comme des siamois dans lâencadrement de la fenĂȘtre, pour applaudir Ă tout rompre.















