#1 - RÉFUGIÉ DE LA GUERRE D’ALGÉRIE
Portrait de Boualem Boashash
TĂ©moin de la torture, de l’injustice, de la barbarie, de l’incomprĂ©hension. Boualem Boashash est un tĂ©moin de la guerre. Cette guerre qui sortira l’AlgĂ©rie de la colonisation française, cette guerre qui le poussera lui et sa famille Ă se rĂ©fugier, jusqu’à la fuir.Â
Boualem naît en 1953 dans un village de haute Kabylie. Il vit avec sa mère et sa petite sœur, son père travaille dans une ferme tenue par un colon. La guerre d’Algérie débutera un an après, et mettra fin à plus d’un siècle de colonisation française.
Les premiers pas de Boualem, le début de la guerre d’Algérie
Le tĂ©moignage de Boualem est frappant dès ses premières paroles. Il me confie avoir des « photos inscrites en mĂ©moire » : des soldats qui alignent d’autres hommes – des maquisards - contre un mur puis les fusillent. Une scène ancrĂ©e dans ses tous premiers souvenirs, lui qui n’était que très jeune enfant mais dĂ©jĂ tĂ©moin d’une extrĂŞme violence. La violence de la colonisation devient alors une blessure qui ne s’effacera jamais. Des plaies qui peinent Ă cicatriser et surtout des traumatismes pour la gĂ©nĂ©ration qui prĂ©cède Boualem ; aucun de ses aĂ®nĂ©s ne parviendra Ă lui parler en dĂ©tail de la rĂ©alitĂ©, comme un blocage, probablement dĂ» à « la honte de ne pas ĂŞtre parvenu Ă protĂ©ger les siens ».Â
Plusieurs massacres opĂ©rĂ©s par l’armĂ©e française poussent alors sa famille Ă fuir et Ă se rĂ©fugier dans d’ autres villages de Kabylie qui ne sont pas encore sous le joug de l’Administration française.Â
Fuir les massacres de la guerreÂ
La foule, l’animation, le monde : Alger, 1959.Â
Boualem a six ans, c’est la première fois qu’il voit une grande ville. Il arrive Ă Alger après un long voyage accompagnĂ© de sa mère, son père et sa petite sĹ“ur, guidĂ©s par un de ses oncles qui indiquait le chemin Ă travers les bois, afin d’éviter tout contrĂ´le de police. Une fois dans la capitale, ils prennent le bateau direction Marseille, et leur statut d’AlgĂ©riens ne leur permet pas de voyager autrement que dans la cale. En se remĂ©morant le voyage, Boualem se rappelle alors de l’odeur du vomi et de la saletĂ© qui y rĂ©gnait.Â
Puis avec sa famille, Boualem arrive en France, ils s’installent à la Verpillière.
Très peu de souvenirs jusqu’à son entrĂ©e Ă l’école Ă 7 ans, Boualem se rappelle toutefois de l’indĂ©pendance et des tirs qu’ils avaient reçus sur les volets de la maison. En 1962, annĂ©e de la proclamation de l’indĂ©pendance de l’AlgĂ©rie, il est alors tĂ©moin d’un très mauvais climat social, auquel il devra faire face durant toute sa jeunesse.Â
« Un système de discriminations incroyable »
Une violence institutionnelle, physique et mentale
Avant son adolescence, il souffrait de scouts plus âgĂ©s qui attendaient les enfants AlgĂ©riens Ă la sortie des cours pour les frapper. Ecolier, il a du faire face Ă de nombreuses difficultĂ©s durant toute sa scolaritĂ© pour passer les classes.Â
Ayant énormément de facilités, Boualem est très doué à l’école, mais sera contraint de redoubler à deux reprises. Il me raconte que c’est sans oublier les « bons profs qui faisaient très bien leur travail », qu’il se rappelle aussi de ceux qui « tentaient de créer des problèmes ». Certains de ceux-là étaient des pieds noirs forcés de quitter l’Algérie, et se vengeaient sur les élèves en refusant par exemple d’accepter les résultats d’examens qui montraient que Boualem soit premier de classe, ou en trouvant des prétextes d’ « instabilité » pour l’obliger à redoubler. Ainsi, il est contraint à redoubler deux classes durant sa scolarité ; le CM2 et la première, malgré le fait qu’il soit un brillant élève.
Ces injustices perdureront toute sa vie en France, mis de cĂ´tĂ© dès la seconde. Boualem me confie que les annĂ©es 1970 sont les plus rĂ©vĂ©latrices de la discrimination Ă l’égard des AlgĂ©riens.Â
En 1973, alors qu’une vague d’attentats racistes vise les AlgĂ©riens, Houari BoumĂ©diène stoppe l’immigration vers la France, Ă©voquant le motif de l’insĂ©curitĂ© pour les ressortissants algĂ©riens en France. Cette annĂ©e lĂ , Boualem a vingt ans et obtient son baccalaurĂ©at ; cinq ans apres, il obtient un diplĂ´me d’ingenieur. Mais il ne trouve pas de travail, Ă la diffĂ©rence de ses camarades. Il effectue alors un master puis un doctorat d’entreprise, mais il se voit expliquer qu’il est AlgĂ©rien et donc qu’on ne « peut pas le garder ». Il rejoint alors l’INSA de Lyon pour une durĂ©e limitĂ©e en tant qu’ enseignant-chercheur. C’est alors suite au fait que ses seules propositions d’embauche sont des contrats Ă durĂ©e dĂ©terminĂ©e malgrĂ© ses compĂ©tences, que Boualem dĂ©cide de quitter la France.Â
« L’injustice a fait se dĂ©velopper en moi un caractère de rĂ©sistant »Â
Ne pouvant accepter l’injustice à laquelle il assiste dans un système qui prédestine les algériens au prolétariat, lesquels se voyaient contraints de lutter pour continuer leurs études, il s’envole pour l’Australie à trente ans.
« Toutes les portes se sont ouvertes Ă moi, j’étais vu comme une personne brillante reconnue pour ses compĂ©tences », alors qu’en France il Ă©tait perçu comme « un AlgĂ©rien pas Ă sa place », comme le tĂ©moignent les nombreuses rĂ©flexions telles que les « T’es pas comme les autres ».Â
Il a donc fallu que Boualem quitte l’hexagone et abandonne sa famille pour réaliser son potentiel. Un sacrifice qui lui fait ressentir une certaine rancœur envers la France, « J’en veux à la société française pour cette injustice ».
Quand je demande comment il est parvenu à surmonter tout cela, il répond que l’injustice a fait développer en lui « un caractère de résistant », et que surtout, son attachement à ses sources et sa croyance en Dieu lui a « accordé une force de résistance et de personnalité ».
Notre discussion se termine sur un bilan doux-amer. En même temps que je réalise l’incroyable constat suivant : Boualem est parvenu à surmonter toutes ces difficultés jusqu’à devenir Professeur dans une grande université anglo-saxonne – il est aujourd’hui Professeur à l’Université du Queensland, en Australie - Boualem mentionne la triste réalité suivante : il est le seul de son village à avoir fini ses etudes, et tous ses amis d’enfance ont fait de la prison, ont été expulsés vers l’Algerie, n’ont pas réussi à survivre après la guerre, ou sont décédés.
Mais surtout, notre conversation s’achève sur un message rempli de sagesse et de paix pour la jeunesse franco-algérienne. Lorsque je lui demande quels messages il aimerait adresser à cette génération, Boualem mentionne « l’importance de cultiver le savoir, de s’éduquer, dans les sciences islamiques et laïques. Ne jamais s’arrêter. Le savoir permet de gagner ce combat de discrimination. ». Il relève aussi la nécessité de l’entraide ; « de se servir du peu de connaissances que l’on a pour aider les autres, celui qui aide les autres s’améliorera toujours et sera aidé a son tour, c’est une partie d’être musulman ».